Colchique au talus

Comme un crocus
mauve miraculé
qui paraîtrait brièvement
à la fin de l’été
pour lequel on fait
exception

Les colchiques sont
empoisonnées, soit
elles évoquent Médée
et les trésors maléfiques
de la Colchide antique
Dans la pharmacopée
elles soignent la goutte

Mais, colchique dans les prés
c’est la fin de l’été
répète la rengaine
écrite par deux scoutes
en mil neuf cent quarante-trois
sans doute

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Blason des volubiles

Illustration : Elizabeth Blackwell, Herbarium Blackwellianum, Nuremberg, 1765.

Il est déjà là, le temps des baies
avec l’avance que l’on sait

Sur la robe encore verte de la haie
colliers, guirlandes, festons
vrilles, serpentins et rubans
aigrettes, plumets
perles et pierreries baroques
rouges, violettes ou noires
Un noir de jais pour le deuil
de nos étés sans brûlure ?

Pousse une vérité emmêlée
concurrente ou symbiotique
de grains, d’akènes, de drupes
Breloques, dentelles sur la robe
de la danseuse verte

En hiver, quand la haie sera nue
ses os de bois uniquement
cachés par la feuille de lierre
elle conservera cependant ses bijoux
d’églantier, bryone ou tamier

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Almanach de l’alisier

Photo : Alisier de Bourgerit, Yannick Morhan, Le krapoarboricole

En août, colline à bruyère et ajoncs
terres acides au-dessus
de la vallée de la Cloche
près de Marolles-les-Buis
Eure-et-Loir, si si

Événement : des yeux dessillés
voient enfin, des bois, l’alisier
aussi alisier torminal ou aigretier
poirier suisse ?
Sorbus torminalis ou plutôt
Torminalis glaberrima
insiste le Muséum d’histoire naturelle
Pourquoi « torminal » ?
Attendons un peu

D’abord la feuille
comme celle d’un érable
agrandie de deux pointes
jumelles du côté du pétiole
et petits fruits globuleux et bruns
L’écorce grise
fissurée, lenticellée

Mais c’est un arbre
sis dans le temps différemment
Almanach de l’alisier
c’est un arbre évidemment
pour cent, deux cents ans
traversant à sa façon d’arbre
décennies et saisons
Mon passage lui est un songe

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Érable matamore

Avec de l’élan et de l’allant
pour me hisser à la hauteur
j’ai tourné sur moi-même
bras étendus
choisi des mots longilignes

Mais pardon
cher Carl von Linné
Acer pseudoplatanus
érable ou sycomore ?
À ne pas confondre
avec acer platanoides
ni avec l’érable
à feuilles d’obier ?
Je crois qu’un tel fouillis
nuit à la compréhension

Franchement, est-ce
un figuier vénérable ?
un platane d’Orient
même si l’écorce s’écaille ?
Non, c’est un érable élancé
dont les feuilles opposées
ont cinq lobes dentés
et de longs pétioles
souvent rouges
Pourquoi ces hésitations ?

Lequel est faux, lequel vrai ?
Lequel ressemble à l’autre ?
Pourquoi pas érable altier
ou érable à violons ?
D’autres disent plus simplement
grand érable, érable blanc
ou érable des montagnes Continuer la lecture de « Érable matamore »

Magnolia

Qu’est-ce que le magnolia
vient faire là ?

Ses grandes fleurs blanches
dans un feuillage épais
dur, et presque verni
son tronc pâle et lisse
viennent du Nouveau Monde
« Laurier tulipier » l’ont
appelé les Français
de Basse Louisiane

Sans doute il pousse aussi
dans les Florides
aux frontières
de leur rêve américain

Au village, pourtant
Claude en a un
dans son jardin
Comme Martine et Alain
Magnolia grandiflora
et je les admire
au pays de la Coudre
et de la Même

Le père Charles Plumier
mort d’avoir trop voyagé
l’a dessiné
et baptisé « magnolia »
dans Nova plantarum
americanarum genera
en mil sept cent trois
en hommage à Pierre Magnol
un Provençal, on le devine
directeur du jardin des Plantes
de Montpellier
et auteur de plusieurs traités
de botanique en latin

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Rue de la Montagne

Cinq à six jours par semaine
pendant huit ou neuf ans
pardon pour l’imprécision
c’est si ancien maintenant
gravir une voie
aussi pentue et sinueuse
qu’un vieux chemin

Grimper
léger malgré le lourd cartable
pèlerin nain
silhouette ténue
dans le passé d’une rue
enfant puis adolescent

Remonter le temps
sur les talons
des escholiers d’antan
vers les gothiques
rois et reines
Francs, franchement
mystérieux et légendaires
vers le collège Henri IV
entrée rue Clotilde
puis le lycée Henri IV
entrée rue Clovis
Oh, le vase de Soissons !

Pourquoi Henri IV et cetera ?
Nul mérite personnel
juste une question
de découpage scolaire

L’enseignement y est
poussiéreux et brutal
à quelques exceptions près
sans pour autant
être effrayant

Puis soudain, c’est mixte
Les filles arrivent
la vie fleurit
et tout devient
plus intéressant

Depuis longtemps
c’est la rue de la Montagne-
Sainte-Geneviève

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la lune… tortue

Érinna, poétesse grecque de l’Antiquité dont il ne reste que quelques vers épars serait morte très jeune. Ici, elle célèbre sa défunte amie Baucis, et se rappelle leurs jeux d’enfants, la « torti-tortue » ou la figure de Mormô, croquemitaine femelle et chevalin, utilisée pour faire peur aux enfants. Érinna serait originaire de l’île de Rhodes.
J’ai trouvé beaucoup de charme à ces fragments discontinus, à leurs silences et ellipses.

tu étais … les fillettes … les fiancées ; … la tortue
… la lune ; … tortue … ;
… le feuillage … adoucit ; … la lune … tondre l’agnelle
… dans la vague profonde ; des blanches cavales tu sautas en un bond impétueux. Ah ! moi, je criai à pleine voix « … tortue » ; en bondissant tu courus à travers l’enclos de la grande cour.
C’est pourquoi, infortunée Baucis, sous le poids du lourd chagrin, je gémis sur toi. Et dans mon cœur, nos jeux restent à jamais, tout chauds encore ; mais les jeux auxquels nous nous plaisions ne sont plus que cendres, et les robes de nos poupées … dans nos chambres
pour les fiancées … ; et dès l’aube… mère en chantant … aux fileuses, venait les …, ah ! Mormô faisait grand’peur à la petite …,
sur sa tête elle avait de grandes oreilles, et elle marchait à quatre pattes ; et elle changeait d’apparence.
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« Son enfance, c’est son île »

Insulaire, un marmot attendait le jour où l’île larguerait ses ponts comme autant d’amarres inutiles, et prendrait le large, avec la cathédrale en vigie. « La forme d’un berceau » a remarqué Hugo, ou alors celle d’une nef ? Par chance, il n’y avait pas d’école dans l’île, sinon la maîtrise du chœur de Notre-Dame.

Comme d’autres sont d’un village corse ou kabyle, destin, hasard ou fatalité, j’étais un enfant de la Cité. D’ailleurs dans l’immeuble, hérité d’un ancêtre plus riche que nous, habitaient des grands-parents, oncles, tantes et cousins, comme en Corse ou en Kabylie. Il constituait le centre du cercle étroit et minéral où j’avais la liberté de me déplacer seul, sans donner la main.

Ce coin pouvait-il passer pour un vrai quartier ? Je n’en connaissais guère d’autres. Dans les années soixante et soixante-dix, je crois, la rue d’Arcole comportait encore une pharmacie, deux boulangeries, une boutique de décoration d’intérieur, un opticien, une marchande de journaux et de bondieuseries, trois ou quatre cafés dont le Tambour d’Arcole dont l’arrière-salle donnait sur la rue de la Colombe.

Peut-être une confiserie ? Lacunes de la mémoire. L’épicerie tenue par une famille de Vietnamiens se cachait rue Chanoinesse. Il n’y avait encore qu’un ou deux magasins de colifichets, babioles et pacotille : gargouilles en fausse pierre, tours Eiffel miniatures et cartes postales.

Ces années-là, on finissait d’expulser les familles les moins riches du centre de Paris, dernière étape d’un processus lancé un siècle auparavant. Certains de mes camarades de classe les plus drôles et les plus originaux déménageaient vers des quartiers tellement éloignés que je ne le voyais plus jamais. Mais nous restions accrochés à l’immeuble, comme des berniques sur leur rocher.

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Faux pas

Vieillissement ou
inattention
un déséquilibre
engendre un faux pas

un déport hors du
centre de gravité

comique peut-être
vu de l’extérieur

comme un homme ivre
comme un homme ému
esquisse un pas de danse

douleur à la cheville
risque de se casser la figure
de perdre la face
titubant, chavirant

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Cycle de la mare

Flache, flaque anachronique
survivante des campagnes
de drainage et d’assèchement
on t’a oubliée au coin d’un pré
où tu stagnes à l’ombre
où tu parles à l’imagination

Sorcière, tu abreuves
bêtes domestiques ou fauves
et leur clapote
leur susurre
tes secrets mouillés
dans une langue renouée

Grand œil aux cils de joncs et de renoncule
solitaire guetteuse du ciel
tu dessines ses nuées
à travers de sombres ramures
tu clignes au passage d’un échalas humain
si une grenouille saute à l’eau

Jeter trois cailloux dans la mare
de la main gauche
en se signant de la droite ?
Vieille sagesse
on sait où le cercle dans l’eau commence
jamais où il finit
Qu’allez-vous réveiller ?

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