Mon pays est un livre

Son pays est un livre
Il y revient
Son pays est un livre qui n’est pas fermé
Se sent apatride, exilé, trop inadapté
trop mauvais sujet, cas social, trop émotif
pour habiter à l’intérieur de ces étroites frontières-ci
assassines

Alors fonde son appartenance
dans un livre
exilé comme un juif
son pays conquis par Rome
son temple détruit
l’Arche perdue

Où habiter d’autre que dans un livre ?
Le livre, Tanakh, Talmud, Zohar
aussi bibliothèque que livre
ses récits merveilleux et monstrueux
ses romans, généalogies, psaumes
son poème d’amour
ses proverbes, prophéties et énigmes

Son pays est un livre inévitable et irremplaçable
grande plaine du texte
puszta, souffle du chant
forêt des signes, cartographie secrète
Île au trésor, carte du Tendre
Mont Analogue, alpages de Ramuz ou Roud
ombrages, abris de mots
océan, flux, reflux
Travailleurs de la mer Continuer la lecture de « Mon pays est un livre »

Le Prince, spectacle tout public, librement adapté de L’Adolescent de Dostoievski

L’injonction publicitaire, sociale et politique est là, solide et apparemment imparable : il n’y a pas d’autre moyen de vivre pleinement ses désirs et ses passions que de travailler à devenir riche, aussi riche que possible. Outre ses conséquences morales, écologiques ou sociales, cet impératif simpliste pose un problème sérieux ; comment s’enrichit-on rapidement quand les hasards de la naissance nous ont éloignés des ressources culturelles, éducatives et financières qui pourraient faciliter cette accumulation ? « II ne faut reconnaître d’autres forces que celles qui résident dans la matière ; l’ascèse morale, de même que l’honnêteté consistent à accumuler et augmenter ses richesses de toute manière, et à satisfaire ses passions. » résumait un syllabus catholique de 1864.

Seul en scène mais accompagné d’une forêt de portraits qui convoquent les parents ou les condisciples, Simon Pitaqaj incarne le jeune Arkadi, abandonné par les siens dans un pensionnat où il est méprisé. Pour son malheur, il s’appelle Dolgorouki, nom princier s’il en est, ce qui suscite malentendus et moqueries, d’autant plus que sa naissance est illégitime. Arkadi cependant puise des forces dans une idée qui l’obsède, devenir riche, et précisément aussi riche que Rothschild, non pour mener une vie fastueuse ou pour se venger des humiliations et des trahisons qu’il a vécues, mais pour être libéré par le sentiment de puissance que donne l’argent.

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Déportement de l’écriture

Couverture de livre

Par un intéressant coup du sort, la suite de Tuer Napoléon III (paru à Paris, chez Plon), qui se concluait sur la déportation du typographe républicain Étienne Sombre en Algérie, dans le bagne de Lambèse, en bordure des Aurès, paraît à Alger, aux éditions ANEP. Sans doute, il sera difficile de se le procurer en France.
Je ne m’en plains pas, et je suis heureux que Le Chevalier véridique aille à la rencontre de lecteurs algériens. Bien sûr, mon écriture, mon livre n’ont pas été déportés, disons qu’ils ont subi un coup de vent qui les a envoyés de l’autre côté de la Méditerranée. En revanche, l’un des fils de mon héros, Si Brahim Ou Si Saddoq a été déporté en Corse.
Il y a toujours un déportement dans l’écriture, et Le Chevalier véridique en comporte plusieurs, dont je mesure bien les périls, mais si la fiction ne permet pas de déplacer le point de vue, n’entraîne pas à se mettre à la place de l’autre, à quoi bon ?
Le travail sur ce roman m’a déjà donné plusieurs bonheurs, celui d’une recherche fructueuse dans les archives civiles et militaires de la colonisation pour mieux connaître le cheikh soufi Si Saddoq Ou l’Hadj, un voyage réel dans les Aurès et à Biskra, de chaleureuses rencontres dans un pays dont je n’avais fait que rêver jusque-là. J’avais eu l’occasion de l’habiter en imagination et en écriture pendant des mois, pour ne pas dire des années. Puisse le déplacement du Chevalier véridique vers Alger, que je vois comme un signe d’ouverture, contribuer à nous rapprocher d’une époque où Algériens et Français communiqueront plus librement les uns avec les autres, et où les livres parus d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée circuleront plus facilement.

Le livre sera disponible pour le 25e Salon international du livre d’Alger qui se tiendra du 24 au 31 mars 2022.

Deux monologues pour être un autre… Appropriation ?

Avec la complicité de Simon Pitaqaj, de la résidence d’auteur Le Caravansérail, du TAG de Grigny et d’Aïssata M.
Je me sens fragile et peu légitime, je connais mal Grigny. Je ne sais par où commencer. Je suis tenté de dire « En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée… » Mais je ne suis pas sûr que ça passe. On voit bien que ce n’est pas moi qui parle, que c’est une autre voix qui parle à travers moi, celle de l’héroïne dont les paroles se mêlent aux miennes. C’est difficile.
Comment Balzac aurait-il commencé ?
Honoré de Balzac à Grigny ? En tout cas, c’est un décalage intéressant. Soûl de café, Balzac aurait parlé de la ville, puis du quartier, puis de l’appartement, de ses meubles, et puis de mon héroïne, comme un zoom spectaculaire descendu du ciel, à travers les nuages.
En janvier 2021, Philippe Rio maire de Grigny, a été élu « meilleur maire du monde » par une association de Londres . En même temps, Grigny est passée première au classement des villes les plus pauvres. Elle dépasse sur le fil Aubervilliers, sans compter les villes de La Réunion — je ne sais pas pourquoi on ne les compte pas — qui battent tous les records de pauvreté.
Mais partons au Sénégal pour commencer.
Mon héroïne est fille d’une légende. On l’a appelée Sagar quand elle était enfant. Sagar, ça veut dire « Chiffon » en langue peule, oui, oui, un morceau de tissu qui ne sert plus à rien et qu’on jette. Mais contrairement à ce que vous pouvez penser, ce n’était pas méchant de donner le prénom « Chiffon » à cette petite fille peule, née dans le Fouta, au Sénégal… Parce que, vous comprenez, Il s’agissait de la protéger contre des forces obscures.
Mon héroïne, arrivée en France, elle pourrait dire :
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, j’ai trop de choses à dire et les mots se pressent, s’embouteillent. Je ne sais par où commencer. C’est difficile.
En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, on pourrait dire qu’elle est victime d’une chaîne de discriminations emboîtées les unes dans les autres, mais elle ne ressemble en rien à une victime.
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille souvent seule, j’ai un bagage, je rencontre des barrages, je suis cataloguée, stigmatisée. Je porte un stigmate, c’est-à-dire une marque durable, une trace ineffaçable, un signe de douleur et d’élection, une blessure qui ne guérit pas.
Parce que je suis africaine, on fait parfois semblant de ne pas comprendre ce que je dis, on me fait répéter.
Parce que je suis noire, parce que je suis femme, il faut toujours que j’en fasse davantage si je veux être considérée à l’égal des autres.
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Cycle de la mare

Flache, flaque anachronique
survivante des campagnes
de drainage et d’assèchement
on t’a oubliée au coin d’un pré
où tu stagnes à l’ombre
où tu parles à l’imagination

Sorcière, tu abreuves
bêtes domestiques ou fauves
et leur clapote
leur susurre
tes secrets mouillés
dans une langue renouée

Grand œil aux cils de joncs et de renoncule
solitaire guetteuse du ciel
tu dessines ses nuées
à travers de sombres ramures
tu clignes au passage d’un échalas humain
si une grenouille saute à l’eau

Jeter trois cailloux dans la mare
de la main gauche
en se signant de la droite ?
Vieille sagesse
on sait où le cercle dans l’eau commence
jamais où il finit
Qu’allez-vous réveiller ?

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Sumac fustet — arbre à perruques

Abord : des eaux de la Colombe
au col du Royet
sept cents mètres de dénivelé
monde végétal gradué :
sous-bois feuillus
source de menthe sauvage
cailloux et pommes de pins
chênes tors
raidillon des beaux hêtres
jusqu’aux prairies d’altitude
sèches et fleuries
couronnées d’un buis
épargné par la pyrale

Mi-pente un arbuste
smoke tree dit l’anglais
s’empanache de fumées
d’aigrettes mousseuses
aériennes, du blanc au rose
sauvagement raffinées
au-dessus de feuilles
ovales, vernissées
plus érigées que tombantes

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