Raisons de choisir un hêtre

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Pour être à la hauteur
Bien qu’il ne soit pas du bois
Dont on fait les charpentes
Il faut que je gravisse la pente
Que j’aille jusqu’à la forêt

Car ici, on ne le voit
Ni dans le bois
Ni dans la haie
D’ailleurs Linné le baptisa
Fagus sylvatica
Hêtre des forêts

Ainsi le hêtre est une essence…
L’être et l’essence
Voilà qui paraît compliqué
Pour un géant lisse et gris
Qui ne se demande pas
S’il est hêtre
S’il pourrait être mieux qu’un hêtre
S’il devrait être
Autrement

Selon les temps et les lieux
Il s’appelle tout à la fois
Hêtre, fayard, fou, fau

Raisons de choisir un hêtre
Plutôt que le néant ?
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Prière à la haie

haie
Eh, foin du thuya !
Du laurier palme
De ces murs verts
Taillés carrés
Sans caractère !

Vivent les haies vives
D’essences variées
Demi-sauvages
Dont nul ne songe
À domestiquer
La hauteur !

Par tous les temps
Les arbres font la haie
Debout, sans lassitude
Avec parfois quelque émoi
Un frisson dans le vent
Une rumeur dans la pluie

La haie raconte de
Vieilles histoires de découpage
De frontière
De délimitation
De dots
D’héritages
D’avant
Le remembrement

Haie
Es-tu perspective
Monde en deux dimensions ?

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Édouard Schaelchli : Jean Giono, Le Non-Lieu imaginaire de la guerre

Que dire sur cet immense travail après une première lecture forcément hâtive sur un écran d’ordinateur ? Le paradoxe manié comme outil fondamental de la pensée, une perspective neuve en matière de critique littéraire qui me fait penser à la secousse apportée par les travaux de Pierre Bayard (Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, etc.), une prose profonde et ample, une nouvelle vision de l’œuvre de Giono, et une relecture importante de l’histoire intellectuelle d’avant et d’après-guerre. Comment lire aujourd’hui un texte farouchement pacifiste publié en 1938 ? Quelle est la nature du lien entre un texte et le moment de son écriture ? Que se passe-t-il si l’on décale le temps de la lecture, si on lit un texte daté à la lumière d’autres développements plus contemporains ? Lire est-il une affaire sérieuse ? Bref, à vous de tenter le pari.

41f98eqxgdlJean Giono. Le non-lieu imaginaire de la guerre
Une lecture de l’œuvre de Giono à la lumière de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix

Edouard Schaelchli

Date de parution : 1er octobre 2016
ISBN : 978-2-84830-211-9
16 x 24 cm
dos carré collé
2 vol. : 348 + 566 pages

PRÉSENTATION DE L’ÉDITEUR
C’est en partant de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, et comme à travers elle, que cet ouvrage s’efforce d’élucider le « problème Giono » et d’échafauder une interprétation d’ensemble d’une œuvre qui, dans sa pluralité essentielle, ne cesse de dérouter la critique.
Il s’agit d’abord de lire cette Lettre trop souvent considérée comme un opuscule de circonstance, afin d’y puiser, en même temps que la force d’un message de paix, l’incertitude profonde d’une pensée qui s’enracine dans la crise qui conduisit Giono à l’espèce de folie à l’œuvre dans son action de pacifiste intégral, culminant dans le moment crucial de 1938. Il s’agit aussi et surtout de comprendre dans quelle mesure tout Giono ou le tout de Giono ne cesse de se construire à partir de ce point aveugle de son œuvre où, prenant conscience de ses contradictions, l’écrivain s’efforça de rendre la guerre impossible à tout jamais : moment de tension extrême que nous ne pouvons contempler sans nous sentir menacés des mêmes démons, et tributaires des mêmes contradictions.
Longtemps éclipsé par d’autres figures de la modernité – Blanchot, Camus, Sartre, Bataille –, Giono se dresse devant nous, comme un Sphynx, au seuil d’une post-modernité où les conséquences des grands événements du XXe siècle nous obligent à renouer avec « les inquiétudes » de Péguy – à réapprendre à lire des textes que l’Histoire, malgré son ironie, n’a pas tout à fait rendus illisibles.

Présentation de la thèse :http://www.theses.fr/2016BOR30002

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Le nom de l’arbre

dscn0866Même si on a déployé
Des trésors d’ingéniosité
Pour les baptiser
Merci Carl von Linné
Les arbres n’ont pas de nom
Un point c’est tout
Ils vivent, ils verdoient
Ils portent beau, ils portent haut

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Genévrier thurifère

Photo Chaber et Lemmel

Photo Chaber et Lemmel


On est tenté de rêver, de révérer
Le genévrier
Thurifère ou « porte encens »
Comme un roi mage d’antan

Mais à deux, à trois reprises
Il nous échappe
Se cache derrière l’horizon
Où est le thurifère
Sans lequel aucune cérémonie
N’aura lieu ?

Comment faire
Que les dieux
Remarquent nos prières
Sans ta fumée
Sans ton parfum
Montant vers les cieux ?
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La ballade du pauvre Jean

Je suis Jean
Enfin pas exactement
Mais presque
Jean d’ici
Par hasard de naissance
Je pourrai être
Jean d’ailleurs

Bras cassé
Cas social
Bouche à nourrir
Jean de sac et de corde
Jean-foutre ?

Jean le décapité
À l’intelligence douloureuse
Et approximative
Court absurdement
Ici et là
Comme un poulet sans tête

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Peuplier noir, peuplier blanc

heliades0Dans le vallon
Dans la brume
Au bord des eaux
Voisin du saule

Le peuplier blanc
S’habille d’écorce blanche
Mouchetée de lenticelles
Minuscules fenêtres losangées

Le peuplier noir
Seulement un peu plus sombre
Ne s’appelle sans doute ainsi
Que pour faire opposition
S’il y a un blanc, il faut un noir
Et réciproquement

Tous deux sont comme nous
Soit mâles soit femelles
Pas les deux à la fois
Étranges amants
Enracinés loin
L’un de l’autre
Privés d’étreinte

Le peuplier s’appelait jadis « peuple »
Du latin populus
Et on lui adjoignit
Le suffixe des fruitiers
Alors que son fruit
N’est qu’une capsule
Qui s’ouvre pour lâcher
Un avion de coton minuscule

On nommait ses  bourgeons précoces
Enduits d’un suc visqueux
Et parfumés
« Yeux du peuple »

Comment un arbre est-il un peuple ?
S’interrogeaient déjà nos aînés
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Minute = papillon

Habituellement, passent en rang assez serré
Chantent leur petite musique
Récitent leur litanie
Font trois petits tours et puis s’en vont
On les croirait jumelles
Mais chacune, une légère altération
Un changement de lumière
De coloration, d’humeur

Scintillent et s’éteignent
Dansent au-dessus du gouffre
Tombent pile ou de travers
Mystère parent de celui de la musique
Qui existe dans l’instant de sa disparition
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La moutarde et Les Deux Bossus

les-deux-bossusMon premier souvenir de lecture, il me semble, remonte à un album du Père Castor, illustré par Gerda Muller, alors que je ne sais pas encore lire. Comme je tousse beaucoup, je reste au lit et je porte sur la poitrine un cataplasme à la moutarde. Dans mon souvenir, c’est un remède aussi inefficace que désagréable. Mon père pour me faire patienter me lit un conte dans un album.
C’est une histoire de petit tailleur breton bossu et de korrigans. Le mot « korrigan » me séduit ; il semble venu de loin, peut-être de la langue de Bretagne, il sent bon le roc et la bruyère. Les korrigans, minuscules et puissants magiciens, dansent la ronde des jours de la semaine, en l’accompagnant d’une petite chanson entêtante, et pourtant, ils n’en connaissent pas la liste complète que je sais déjà. Sans doute leur grand pouvoir est-il lié à cette ignorance mystérieuse. Sur les illustrations, ils ont l’air d’enfants espiègles, et seule la lecture permet de deviner à quel point ils sont dangereux
L’or des korrigans se change en charbon, si bien que la brûlure de la compresse de moutarde, la bosse du bossu et le charbon resteront durablement associés dans ma mémoire. C’est en Dordogne pendant les vacances, et la bronchite raccourcit ma respiration, mais la chambre disparaît, et je vois une lande semée de gros rochers tant l’illusion et le dépaysement suscités par le conte me transportent.

Une vie dans les livres

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La trame des racines

racines
Ni espion
Ni délateur
Ni prophète de malheur
Je me trouve obligé pourtant de

J’ai constaté
Des manigances secrètes qui
À l’insu de tous

Sous la surface
Oui, toujours sous la surface

En sous-sol, vraiment en sous-sol
Tout un équipement
Des réseaux
Des connexions

Je ne suis pas fou
Je sais que d’autres
L’ont remarqué

Ça ourdit
Dans l’obscurité
Dans le silence
Une conspiration

Ça tisse ses menées
Très lentement
Rhizome ou mycélium
Une trame tentaculaire
S’étend

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