Corridor

Source : Hoogstraten, 1662, Wikipedia

Chut, on entre dans un
corridor obscur
et silencieux
quand, où ?
est-ce un moment ou un lieu ?

une fois la lampe éteinte
ça commence
il se déploie
le corridor occulte
et passionnant
qui mène du jour à la nuit
de la veille au sommeil
corridor, personne n’y court
on avance pas à pas, entre les fantômes
plutôt l’intelligence jette parfois
un curieux éclat
comme la flamme
d’un feu qui s’éteint
entre rêve et réalité
un corridor ou un carrefour
qui ouvre sur quelles portes ?
quand, où ?
est-ce un moment ou un lieu ? Continuer la lecture de « Corridor »

Étienne Jodelle « J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse »


D’Étienne Jodelle, dans Les Amours (1574)

J’aime le vert laurier, dont l’hiver ni la glace
N’effacent la verdeur en tout victorieuse,
Montrant l’éternité à jamais bien heureuse
Que le temps, ni la mort ne change ni efface.

J’aime du houx aussi la toujours verte face,
Les poignants aiguillons de sa feuille épineuse :
J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse
Qui le chêne ou le mur étroitement embrasse.

J’aime bien tous ces trois, qui toujours verts ressemblent
Aux pensers immortels, qui dedans moi s’assemblent,
De toi que nuit et jour idolâtre, j’adore :

Mais ma plaie, et pointure, et le Nœud qui me serre,
Est plus verte, et poignante, et plus étroit encore
Que n’est le vert laurier, ni le houx, ni le lierre.

L’estran

Photo H. Courvoisier

 

 

 

 

 

 

 

L’estran
Comme une chambre à l’occident
dont on aurait perdu la clé
Sous le ressac et le remous
Régulièrement noyée
Submergée sous un plafond de houle
Où dort captive notre imagination

L’estran
Chambre des vases, des sables, des rocs
Où se recueillent les épaves
Bizarrement oubliée des grands mythes
Parfumée de puanteurs poétiques
Où joue une musique de chambre mousseuse
De crépidules, littorines, balanes et buccins

Chambre d’un dormeur rouge
Cuirassé et armé jusqu’au bout des pattes
Parcourue de frissons argentés
D’allées-venues fugitives
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Le pays de l’alisier

Alisier blanc © Parc national des Écrins
http://biodiversite.ecrins-parcnational.fr/espece/124306

Montant au col de Beauvoisin
En vue de la croix de Justin
Autre pays des merveilles
Essoufflé mais les yeux grand ouverts
Sur une pente buissonneuse
J’ai aimé
L’allant de jeunes arbres
L’élan vigoureux et désordonné
De leur tronc mince
Gris, tacheté
Moins appesanti
Que moi par la gravité

Comment ne pas admirer
Leurs faisceaux de fruits
Verts, orange ou rouges
Selon leur maturité
Et surtout la danse changeante
De leurs feuilles gauffrées
Argentées au verso ?

J’ignorais leur nom
Peut-être un sorbus
Genre fourre-tout
Ou un prunus inconnu ?
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Dans les yeuses

Feuilles du chêne de Dodone © musée archéologique d’Athènes

 

 

 

 

 

 

 

 

Là bas, jadis, au pays d’Épire
Barbare et mystérieux
Lointain, nordique et pluvieux
Du moins au yeux des Grecs
Dans le bruissement des ramures
D’un bois de chênes
On déchiffrait les paroles de Zeus
Le dieu assembleur des nuées
Et la légende de Dodone me fascine

Me mêlant de ce qui ne me regarde pas
Je me demande si les chênes
Nous observent
Quand leurs rameaux
Oscillent et chuchotent
Même sans vent

Serviteurs de l’oracle
Le Selles, ascètes méconnus
Vivaient pieds nus
Mal lavés, dit Homère
Ils dormaient à même le sol
Sans doute pour mieux
Comprendre les arbres
Mais on ne nous dit pas
S’ils rêvaient debout
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Espèces d’espace, comme disait Perec

Tout de suite, très simplement, il y a tout d’abord le carrefour. Une fois qu’il est dépassé, on tend à regretter le chemin que l’on n’a pas suivi, mais en même temps, à la croisée des chemins, on ressent un inconfort qui nous pousse à emprunter ou l’un ou l’autre. Serait-il possible d’habiter cette incertitude, le lieu d’où les chemins divergent, d’y rester, d’y faire sa maison ?
Très simplement, il y a, ensuite, le paysage. Dès qu’on le voit, dès qu’on l’aime, on voudrait s’y trouver, le toucher de près, y être inclus, et lorsqu’on l’approche, il disparaît. On comprend alors qu’il n’existait que dans la distance qui nous séparait de lui. Sans doute, cela a-t-il un lien avec l’essence du désir. Continuer la lecture de « Espèces d’espace, comme disait Perec »

Face au texte : Si le livre est un théâtre

J’ai vu, près de Melleray dans la Sarthe, un spectacle de Claude Esnault, mais spectacle n’est pas le bon mot, et son travail échappe à toute catégorisation facile. Faut-il dire une performance plastique et textuelle, un rituel théâtral, et sûrement pas une « pièce » de théâtre, car on n’est plus aux pièces ? Après tout, Claude Esnault travaille le silence, la matière, la langue, le drame, le montage et le démontage, et on ne s’étonnera pas des difficultés à trouver le mot juste quand il s’agit de frôler l’indicible.

Toujours est-il que pendant le grand pan silence de cette création, une idée, quelques mots, presque des phrases se sont gravés dans ma tête. Les dois-je à Claude Esnault ? Là encore, il n’y a pas de réponse simple. Disons qu’il s’agit de l’écho de son travail dans la caisse de résonance, la caisse à raisonnement de mes propres préoccupations.

Face au texte à nouveau, seul face au texte comme il convient, face à une altérité, à une matérialité ardue à se représenter, mais aussi face à un trésor épars et chaotique, un grenier plein de souvenirs, je vois soudain que le livre est un théâtre. Cela a la netteté d’une intuition longtemps restée obscure.

Chaque page qui se tourne est un rideau qui s’ouvre sur un nouveau décor, une nouvelle action. Entre les coulisses blanches, sur l’avant-scène, l’action est là, sonore est graphique. Les mots entrent en scène, dialoguent, jouent leur rôle et puis s’en vont. Ils ont un corps, une présence, une voix silencieuse, une âme.
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Le figuier, arbre aux fables

Nain peut-être
Au royaume des lettres
Souvent les fruits poétiques
Paraissent hors de portée
Pourtant, je m’obstine et
Me hisse sur la pointe des pieds

Mais heureusement cet arbre-ci
Un peu plus au sud
Incline sa ramure et ses énigmes
Jusqu’à moi
Sans fatigue

Son tronc ?
Gris, lisse
Parfois tors, déviant de la verticale
Se livre à des penchants capricieux

Ses branches ?

Sinueuses, cassantes
Annelées ou bourgeonnantes

Son ombre ?
Dense et fraîche
Aurait tenté le serpent
D’y abriter son intrigue

Son parfum ?
Riche et sucré
Pour peu qu’il soit chauffé
Au soleil d’été

Ses feuilles ?
Vernissées, de forme aussi variée
Que les interprétations d’un verset sacré
Auraient aidé les parents premiers
À cacher leur nudité
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