Cycle de la mare

Flache, flaque anachronique
survivante des campagnes
de drainage et d’assèchement
on t’a oubliée au coin d’un pré
où tu stagnes à l’ombre
où tu parles à l’imagination

Sorcière, tu abreuves
bêtes domestiques ou fauves
et leur clapote
leur susurre
tes secrets mouillés
dans une langue renouée

Grand œil aux cils de joncs et de renoncule
solitaire guetteuse du ciel
tu dessines ses nuées
à travers de sombres ramures
tu clignes au passage d’un échalas humain
si une grenouille saute à l’eau

Jeter trois cailloux dans la mare
de la main gauche
en se signant de la droite ?
Vieille sagesse
on sait où le cercle dans l’eau commence
jamais où il finit
Qu’allez-vous réveiller ?

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Sumac fustet — arbre à perruques

Abord : des eaux de la Colombe
au col du Royet
sept cents mètres de dénivelé
monde végétal gradué :
sous-bois feuillus
source de menthe sauvage
cailloux et pommes de pins
chênes tors
raidillon des beaux hêtres
jusqu’aux prairies d’altitude
sèches et fleuries
couronnées d’un buis
épargné par la pyrale

Mi-pente un arbuste
smoke tree dit l’anglais
s’empanache de fumées
d’aigrettes mousseuses
aériennes, du blanc au rose
sauvagement raffinées
au-dessus de feuilles
ovales, vernissées
plus érigées que tombantes

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Trois Percherons dans la Commune de Paris

Texte écrit pour une lecture donnée en septembre 2021 à la gare du Theil-La Rouge, avec le concours du Chœur de la Troisième Rive de Bretoncelles, la Compagnie du Théâtre, Sabine Rosnay, Ophélia Bart et Daniel Dénécheau

I. Encore une guerre
Peut-on voyager depuis la gare du Theil-La-Rouge jusqu’à Nouméa ? Peut-on acheter sur l’automate un billet pour voyager dans le temps ? Voyons…
Une autre vieille guerre, avec ses morts, il y a 150 ans. C’est une des premières où le train ait joué un rôle important. 1870-1871… Pourquoi la guerre ? On ne sait pas trop, elle est peut-être légèrement plus absurde que les autres… Quoi qu’il en soit, ce conflit mal fini nourrira deux guerres mondiales.
Cette vieille guerre a aussi frappé et tué par ici. Alors que Paris est assiégé, d’autres régiments prussiens avec leur avant-garde de uhlans remontent la vallée de l’Huisne, et il n’y a plus d’armée régulière à leur opposer. Tous les beaux régiments galonnés et passementés de Napoléon III ont été faits prisonniers dans l’Est. Face au XIIIe corps prussien, infanterie, cavalerie, artillerie, il n’y a plus que la garde nationale, des gens comme vous et moi, exténués, pas entraînés, mal équipés et mal armés. Certains viennent de l’Orne, d’autres de Mayenne ou de Bretagne. Il y a quelques marins, quelques zouaves pontificaux aussi, et des groupes de francs-tireurs plus ou moins folkloriques. Dans les environs, ce sont les francs-tireurs de Lipowski, plus aguerris que d’autres, mais bon, le Perche étant ce qu’il est, ils se sont perdus sur la route de Rémalard. Les bataillons français qui évacuent Nogent-le-Rotrou sont poursuivis jusqu’au Theil, où quelques compagnies protègent la retraite. Un combat d’arrière-garde, ça fait des morts quand même. Des soldats et des civils… C’était en janvier 1871, et il faisait un froid terrible. Fin janvier, c’est la trêve. Continuer la lecture de « Trois Percherons dans la Commune de Paris »

Bourdaine

ll y a tout d’abord la joie
simple, juvénile
d’apprendre à la nommer
de se mettre un nouveau mot
en bouche,
même si la plante est toxique

Heureusement, on ne s’empoisonne pas
en proférant le nom d’une plante
vénéneuse

Arbuste ou buisson
à l’écorce du brun au gris
aux feuilles assez semblables à celles de l’aulne
constellé de fausses cerises d’août
plus petites, rouges puis noires

C’est la forêt de Bercé qui m’a offert
ma première bourdaine
Autre extrémité  de l’ancienne
forêt géante des Carnutes ?
Ses chênes doivent aider
à couvrir le nouveau toit
de Notre-Dame de Paris

La bourdaine, buisson d’Europe
est considérée comme étrangère
invasive
aux États-Unis et au Canada
mais protégée en Irlande

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La Petite Table, conte inachevé

P. était petit enfant dans la ville de Nyse et, comme on lui avait interdit de toucher le feu, il le fit quand même. Certes, il se brûla, mais les moments qui précédèrent, la chaleur et le rayonnement croissant, la possibilité de toucher et déplacer la braise avant que la douleur ne devînt insoutenable le convainquirent qu’il était intéressant de désobéir.

Comme il était aussi interdit de monter dans les canoës en écorce attachés à la rive de la Vitac, cours d’eau rapide, la suite de son histoire se passa dans un village de l’aval, Sorbesart. Là, une tradition bien ancrée voulait qu’on déambulât tout nu. Il garda ses habits, mais les autres avaient l’air de mieux profiter du soleil et de l’air.

À quelque distance de Sorbesart, par l’ancienne voie empierrée, se trouvait la ville forte de Hamp, qui était en guerre avec les bergers des landes. On voulut l’incorporer dans l’armée, mais il refusa à grand bruit, et on le battit et on l’enrôla de force. Il en conclut qu’il valait quelquefois mieux désobéir en silence.

En se cachant dans les joncs d’une tourbière, il réussit à déserter avec un camarade, M., de la ville de Duredor, qui voulait rejoindre sa bien aimée, B.. Il apprécia le séjour dans cette belle ville, mais tomba amoureux de B., et s’enfuit avec elle.

C’est bon d’avoir des frères

Au Burkina Faso, il y a un ami que nous n’avons pas vu depuis longtemps, mais à qui je pense souvent, Noumassi Tiaho. Il n’est pas bavard, il est forgeron. Son prénom, si je me trompe pas, signifie en bwamu, sa langue natale, « C’est bon d’avoir des frères ».

« C’est bon d’avoir des frères », disait aussi mon frère Christophe, et il a même imaginé utiliser la formule comme titre pour un spectacle, et je ne suis pas sûr qu’il ne l’ait pas fait.
C’est bon d’avoir des sœurs, et des frères, et de voir comme lui et grâce à lui, à quel point nos frères et nos sœurs sont nombreux, frères et sœurs de sang, de cœur, d’ici et de là-bas. Une grande famille fut aussi l’un des ses premiers titres de spectacle.
C’est bon d’avoir des frères, et ça fait pleurer quelquefois, dans un mélange inextricable de chagrin et d’amour.

Au ras des pâquerettes

Aurel et ses environs offraient aux petits Parisiens que nous étions un luxe de bestioles passionnant par sa variété : arbres, brins d’herbes, rochers grouillaient de vies authentiquement minuscules.

Mais avant de considérer des créatures plus exotiques, à tout seigneur tout honneur, il faut reconnaître qu’au premier abord c’était l’abondance de mouches qui nous impressionnait. En été, il fallait subir leurs attouchements indiscrets, et la plupart des maisons du village étaient décorées de rubans visqueux de papier tue-mouche où, engluées, elles agonisaient bruyamment. Bien plus tard, je m’en suis souvenu en lisant des propos attribués au sévère Martin Luther : « Je suis grand ennemi des mouches, quia sunt imago diaboli et haereticorum ; elles sont l’image du diable et des hérétiques. Lorsque j’ouvre un bon livre, les mouches accourent et se posent, se promènent dessus, comme si elles voulaient dire : “Nous sommes là et nous souillons ce livre de nos excréments !” »

Certaines de ces rencontres nous frappaient de stupéfaction : l’énorme chenille du grand paon de nuit, jaune vif moucheté de points bleu ciel, comme un jouet en caoutchouc, semblait échappée des forêts de l’Afrique. Le sphinx à tête de mort déniché sur la porte du château d’eau, acherontia atropos, portait un dessin tellement évocateur que l’on doutait qu’il fût naturel. Le sphinx colibri, dit aussi « caille-lait », qui butinait les fleurs sans jamais s’y poser, évoquait un oiseau sud-américain.

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Mûrier blanc

Ce n’est pas un Maure blanc
morus alba
mais l’arbre le plus exotique
d’une enfance
à dévaler l’été
les chemins caillouteux
ivre d’une liberté
inconnue dans nos villes

Toujours un arrêt
à l’ombre dense
sous le feuillage épais
d’un arbre trapu et courtaud
taillé en têtard ou cabasso
que je savais étranger

Le mûrier blanc
gorgé de sucre à l’été,
bonbons spontanés
arbre de cocagne
tachait le sol d’écarlate ou de pourpre
fruits rouges ou blancs saturés de chaleur
de guêpes et de bourdonnements
que personne ne se mêlait de manger
sauf les insectes, les oiseaux et nous

Le gentilhomme ardéchois
et résolument huguenot
écrivain d’antan
dont je fréquente souvent
le Théâtre d’agriculture
Olivier de Serres
acteur important
de son histoire
critique « la fade douceur » du fruit
et le réserve aux « femmes dégoûtées
enfants et pauvres gens
en temps de famine »

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Vigilance de Jean

Jean a attrapé, comme on contracte une maladie, l’idée que la mort ne survenait que dans un moment d’inattention, par un défaut de concentration, par une négligence coupable, depuis fume cigarette sur cigarette, boit café sur café, reste démesurément, fastidieusement attentif et éveillé, pour repousser les assauts toujours recommencés d’une distraction qui pourrait se montrer fatale.