Pourquoi il ne faut pas écrire de textes érotiques : partition en écriture inclusive

Quant aux filles, c’est autre chose. Jamais fille chaste n’a lu de romans ; & j’ai mis à celui-ci un titre assez décidé, pour qu’en l’ouvrant on sût à quoi s’en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue : mais qu’elle n’impute point sa perte à ce livre ; le mal était fait d’avance.
Jean-Jacques Rousseau, préface à La Nouvelle Héloïse.

Portrait imaginaire du XIX e siècle, par H. Biberstein : Sade soumis aux quatre vents des suggestions diaboliques

Outre le risque de dévoiler l’étroitesse de l’expérience de leur narrateur ou narratrice, la banalité de ses fantasmes, une brutalité excessive ou une sophistication oiseuse, le texte érotique présente le risque, une fois ôtés les oripeaux de la bienséance et du bon goût, de le laisser à contretemps, elle ou lui, l’auteur, nu comme un ver ou un comme un singe, la narratrice, aussi déshabillée que la paume de la main ou la vérité sortant des eaux.
Et comment s’assurer du consentement des divers participants à cette écriture et à cette lecture ? Ou même qu’ils aient l’âge adéquat ?
Y aurait-il comme pour les gestes, les caresses, une nécessité de gradation, des signaux à donner, pour que lectrice ou lecteur puisse s’échapper à temps, refermer le livre ou enjamber lestement les pages incriminées comme on repousse des avances malvenues ? Doit-on montrer d’un doigt inquisiteur ces lignes, les renverser d’une manière révélatrice, les colorier d’un incarnat qui les distinguât du reste ?
Peut-être d’abord mentionner d’abord, doucement, prudemment, la «main», le mot «épaule», avant de s’engager sur des surfaces plus intimes, avant d’accéder au trouble de la chevelure ?
Encore faut-il que le texte contienne des pages innocentes (à défaut de pages innocents) où reposer en sécurité, sans avoir à s’assurer qu’aucun œil lubrique ne guette par le trou de la serrure, qu’aucune main fébrile n’est serrée sur la poignée de la porte. Continuer la lecture de « Pourquoi il ne faut pas écrire de textes érotiques : partition en écriture inclusive »

Face au texte : Explosion dans le langage IV

L’entreprise de démolition d’Annibal Mousseron s’attaquerait d’abord au langage, lengatge a-t-on écrit au Moyen Âge. Lengatge, c’est bien. Déjà on ne reconnaît plus le mot, on est ralenti et perplexe.
Si, aspirant au Big Bang d’une création neuve, s’attaque au langage, dynamite le mot «langage», y aura-t-il une lente explosion, une explosion ralentie, des éclats qui se dispersent, qui divergent et s’inscrivent nouvellement sur la page ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage IV »

Face au texte : Explosion dans le langage III

Annibal Mousseron cherche encore, cherche à nouveau à libérer son écriture. Libérer, qu’est-ce à dire ? Merci, le dictionnaire Robert, il s’agit d’élargir, il s’agit de déchaîner, délier, affranchir, ouvrir à tout vent, de dégager une substance, une énergie jusqu’ici contenue.
La destruction fut ma Béatrice.
Il faut ici être bien armé, mais pour quoi faire ?
Pour élargir, dans la grande largeur, dans l’immense largeur, en format paysage ; pour briser les fers de la forme, les limites de la syntaxe ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage III »

Face au texte : Explosion dans le langage II

Les échecs s’accumulent, Annibal Mousseron n’a réussi ni à extraire du verbe une essence non verbale, ni à tracer des lignes d’écriture aussi affûtées que celles d’une gravure de Dürer, ni à trouver l’équivalent en prose de l’abstraction radicale du Carré blanc sur fond blanc, pas plus qu’à distiller les phonèmes et produire un condensé d’ombre et de silence.
Rassemble alors un tribunal de mots pour se juger et se condamner lui-même.
Réquisitoire : pourquoi se mêle-t-il, comme jadis un protonotaire de la couronne, de trier les mots en fonction de leurs lettres de noblesse, de laisser les uns passer et les autres pas ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage II »

Face au texte : Explosion dans le langage I

Narrateur : Annibal Mousseron, terroriste timide
Cherchant à gravir les sommets du texte, guerroyant à la fois contre lui-même et contre la phrase, guerre intestine qui durera aussi longtemps qu’il se mêle d’écrire, Annibal Mousseron achoppe toujours sur la même pierre, bute toujours sur le même obstacle, il s’agit d’une libération dont il ressent la nécessité, mais ne sait nommer et encore moins pratiquer. C’est là le vif du sujet, la déchirure.
S’il savait précisément ce qui le limite, ce qui le bride, pourrait peut-être s’en libérer… Mais ne conçoit pas clairement la nature de ses chaînes, et comme une bête, s’agite, tire stupidement dessus, s’encolère, ne rêve son affranchissement qu’en termes de destruction ou d’explosion. Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage I »

Au pied du palmier

À n’avoir vu que des palmiers en pot
Déracinés comme au zoo
Enfermés sous le verre
Au jardin des Plantes
Dans la grande serre
Ou décorant de grands édifices
Dispersés en Bretagne ou à Nice
Je n’avais rien vu du tout
Jusqu’à, la cinquantaine passée,
Aux oasis ayant zigzagué
De Biskra à Tolga
De M’chounech à Sidi Okba
De Sidi Masmoudi à Gartah
Le long des séguias d’eau vive
Car le palmier est un monde
Et une civilisation

S’il pousse ses palmes jusqu’à trente mètres de hauteur
Il commence grand comme une main
Son secret serait proche du nôtre
Nous enseigne l’étymologie
La datte, latin dactylus, grec dactulos
Est comme le doigt et son os
La palme, du latin palma, comme la paume

Son nom savant
Depuis dix-sept cent trente-quatre
Est Phoenix dactylifera
Phénix porte-doigts
Phénix parce qu’il survit aux incendies ?
Ou parce qu’il serait venu de Phénicie
Dans les bagages
Des fondateurs de Carthage ?
Il suffit d’un noyau dans la poche

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Objets d’enfance

 

Elisabeth Vigée-Le Brun (1755-1842), peintre
Pajou Augustin (1730-1809)
Paris, musée du Louvre

Voulant écrire un petit texte sur un objet, pour préparer un atelier d’écriture au centre pénitentiaire d’Alençon-Condé sur Sarthe, il ne m’est venu à l’esprit que des idées qui paraissaient remarquablement mal choisies.

Ainsi, j’ai d’abord pensé au premier jouet dont je me souvienne, un camion miniature, probablement de la marque Dinky Toys. Ce modèle de Citroën HY noir et blanc, marqué «Police», servait de «panier à salade » comme on disait. C’était un véhicule d’apparence étrange, très carré de forme, avec des parois de tôle ondulée. J’étais tellement petit que l’idée de police ne devait rien évoquer pour moi. Je crois que ce camion Citroën est le seul objet qui fasse le lien entre l’avant et l’après d’un déménagement. Il possédait peut-être la caractéristique rassurante de continuer à être là, alors que tout avait changé autour de moi. Continuer la lecture de « Objets d’enfance »