Tomber

De nuit en nuit, alors que que ses activités diurnes l’associaient plutôt à la gravité, il rêvait non pas exactement qu’il volait sans appareil et sans ailes, mais plutôt qu’il tombait, qu’il tombait de mieux en mieux, c’est-à-dire de plus en plus lentement, ayant développé un don peu répandu et généralement délaissé.

Ces rêves de vol, ou plutôt de chute ralentie, semblaient faire partie d’un ensemble, chacun d’entre eux contenait le souvenir des précédents. Et chaque nuit en effet, le rêveur s’entraînait, progressait, le suspens se prolongeait, se fluidifiait…

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Double entrevue avec un chêne


Visite de fin d’été

Supposons un rendez-vous
avec un voisin
qui ne quitte jamais son jardin
un ermite ascétique et cassant
un parent éloigné, têtu et taciturne
mais plus grand
mais plus vert
qui me survivra
certainement
Il faut marcher pour négocier
une rencontre
seul à seul
Comme il dort dehors
il est déjà là
et je suis en retard
Ses abords sont défendus
ronces, broussailles
toiles d’araignée
rejets, silex le ceignent
et le ravinement rugueux
de l’écorce n’encourage pas
les familiarités
Sur la colline cependant
sur un lit de cupules et de glands
des saisons précédentes
il me donne audience
et c’est à moi d’écouter
J’interromps pourtant
une conversation
un oiseau
dont je n’entrevois que le vol
me laisse la place
Son orchestre de feuilles joue
murmures, frôlements
frottements
Sans savoir ce qu’il a dit
j’ai oublié des lambeaux
de pensée
dans ses branches
des fumées de rêve
à sa cime

Visite de printemps

Midi printemps pinson
nid de pie poussé au chêne
pour guider la navigation
sur deux saisons
L’impression de solitude
est moindre
car un couple de mésanges
ébouriffées
coiffées d’un béret gris bleu
face peinte de traits sombres
comme Sioux
me surveillent
évasives acrobates
tiennent compagnie à l’arbre
sans jamais s’enfuir
Après un temps, j’apprends
elles y habitent un trou à leur taille
partout autour gonflent
au bout des branches
gros bourgeons enveloppés
d’une soie entre le violet le brun
Le soleil plus vif détaille
plaies et cicatrices
dont certaines bordées 
de bourrelets d’écorce
grande fraîcheur de l’ombre
encore
Mouches bourdonnent
Mon voisin presque immobile
un lézard vif dort
près d’un lierre mort
Je me sens moins malin
et peut-être plus fort
pas plus fort que lui
mais plus fort qu’hier
est-il possible que le chêne
plus indulgent
ait enfin accepté
d’ouvrir un peu
son penser
d’arbre

À lire de préférence sur deux colonnes, dans le sens qu’on veut

« Les mensonges que je dis », un poème de Sara Borjas

Encore une fois, personne ne l’a demandé, et je n’ai probablement pas le droit de le faire, mais après avoir lu et écouté Sara Borjas, je n’ai pas résisté à l’envie de traduire « Lies I tell ». Sara Borjas vient de publier son premier recueil, Heart like a Window, Mouth like a Cliff.

Les femmes ont une fenêtre sur le visage : c’est vrai. Je ressemble à ma mère : c’est vrai. Je tiens à vous dire que je ne suis pas comme elle : c’est vrai. J’ai honte de marcher dans un corps de femme : c’est vrai. Je voudrais retirer tout ce que je dis : c’est vrai. Une fenêtre est quelquefois un miroir. Elle peut aussi être une porte : c’est vrai. Quand elle était une petite fille, ma mère dormait dans une cahute sans fenêtres avec une seule porte : c’est vrai. Ma grand-mère claquait les fenêtres : vrai. Les mains d’une mère sont plus fortes que Dieu : vrai. On utilise souvent des fruits pour décrire une meurtrissure; un coup, prune ou châtaigne : vrai. Continuer la lecture de « « Les mensonges que je dis », un poème de Sara Borjas »

Golem de lettres

Je voulais écrire qu’un roman est un golem de lettres.
On ajoute un mot sur le front et, une fois le titre inscrit, le texte s’anime d’une vie propre et ne nous obéit plus.
Comme la confection du golem, l’écriture tient du modelage, elle travaille l’épaisseur de la langue, sculpte la phrase, modèle le récit, laisse de la matière sur les doigts, tandis qu’ils y laissent parfois leur empreinte.
Pétrir le relief paradoxal du texte, par pression, par incision, par suppression, impression me paraît être une clé du secret.
Mais aussitôt d’autres figures s’invitent dans ma réflexion naissante, la prolongent, la déforment, l’étirent, la fragilisent.
Que je le veuille ou non, voici le baron Frankenstein de Mary Shelley, peut-être héritier de la légende du golem. Victor rêve et fabrique une créature aussi parfaite que possible, mais quand elle s’anime, c’est une horreur incomplète qu’il faudra poursuivre jusqu’aux solitudes glacées du pôle et annihiler.
Et encore Pygmalion de Paphos, dans Ovide, amoureux de sa statue, comme un écrivain qui ne peut se séparer du texte en cours, qui ne peut l’achever, car cela signifierait mettre un terme au face à face, à l’idylle.
Et cette réflexion qui aurait pu être clairement architecturée se gonfle d’excroissances disgracieuses, d’assemblages approximatifs, avant de s’échapper, monstrueuse caricature du désir de beauté qui l’a fait naître.

Face au texte : le poids du lecteur invisible


Un lecteur m’a avoué que comme certains de ses collègues, il s’accrochait aux phrases du texte, qu’il y plantait les dents pour le dévorer, qu’il le compulsait en détail, je m’étonne moins que le texte ait parfois du mal à décoller, alourdi qu’il est par tous ces lecteurs clandestins qui s’y cramponnent.

Désormais, je secoue vigoureusement mes textes pour en décrocher les lecteurs invisibles qui l’alourdiraient.
Quoi, vous êtes encore là ? Je secoue plus fort.

La question houx


Certes, il reste vert
en hiver
ilex aquifolium
et cela nous rassure
peut-être encore
sur le retour
des beaux jours

Mais une fois décrochées
les décorations de Noël
une fois passées les festivités
et les pâtisseries
que reste-il du houx ?
un cri dans la forêt
qppel ou avertissement
de bête nocturne

Entre en scène le coriace
chevalier vert
cuirassé de pointes
en sa jeunesse

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Nouveaux ateliers Ancêtres

ANCÊTRES AU BOURGET, UNE INVITATION À CRÉER
Depuis 2012, les spectacles participatifs Ancêtres retracent les aventures qui ont fini par réunir nos aïeux depuis leurs diverses régions ou pays d’origine. Mêlant scènes du quotidien et aventures, ils reposent sur des figurines articulées, sculptées par les participants. Tenant à la fois de la poupée, de la marionnette et de la statuette, ces figurines racontent le travail, les voyages, l’exil, la résistance, l’amour et surtout matérialisent le lien mystérieux et invisible que chacun de nous entretient avec ses ancêtres.
S’ils sont souvent drôles et touchants, s’ils ressemblent justement à un jeu d’enfant, avec figurines et accessoires, ces spectacles n’esquivent pas forcément les épisodes violents ou tristes, mais ils les abordent toujours avec simplicité, mesure et discrétion, et la présence des statuettes crée une médiation qui permet une distance et l’expression de la tendresse.


CALENDRIER
28 janvier 2019 : présentation du projet
Fin janvier et février 2019 : ateliers de paroles et d’écriture (avec Jean-Baptiste Evette)
Mars à juin 2019 : ateliers de construction et de sculpture
Septembre à décembre 2019 : ateliers mise en scène et jeu
Représentations en décembre 2019 et en 2020
Avec Sham LeBourget, la Ville du Bourget la Drac Île-de-France (Ministère de la Culture).