« Son enfance, c’est son île »

Insulaire, un marmot attendait le jour où l’île larguerait ses ponts comme autant d’amarres inutiles, et prendrait le large, avec la cathédrale en vigie. Pourquoi ? Il n’y avait pas d’école dans l’île, sinon la maîtrise du chœur de Notre-Dame. L’île avait « la forme d’un berceau » a remarqué Hugo, ou alors celle d’une nef ?

Comme d’autres sont d’un village corse ou kabyle, destin, hasard ou fatalité, j’étais un enfant de la Cité. D’ailleurs dans l’immeuble, hérité d’un ancêtre plus riche que nous, habitaient des grands-parents, oncles, tantes et cousins, comme en Corse ou en Kabylie. Il constituait le centre du cercle étroit et minéral où j’avais la liberté de me déplacer seul, sans donner la main.

Ce coin de l’île de la Cité pouvait-il passer pour un vrai quartier ? Je n’en connaissais guère d’autres. Dans les années soixante et soixante-dix, je crois, la rue d’Arcole comportait encore une pharmacie, deux boulangeries, une boutique de décoration d’intérieur, un opticien, une marchande de journaux et de bondieuseries, trois ou quatre cafés dont le Tambour d’Arcole dont l’arrière-salle donnait sur la rue de la Colombe.

Peut-être une confiserie ? Lacunes de la mémoire. L’épicerie tenue par une famille de Vietnamiens se cachait rue Chanoinesse. Il n’y avait encore qu’un ou deux magasins de colifichets, babioles et pacotille : gargouilles en fausse pierre, tours Eiffel miniatures et cartes postales.

Ces années-là, on finissait d’expulser les familles les moins riches du centre de Paris, dernière étape d’un processus lancé un siècle auparavant. Certains de mes camarades de classe les plus drôles et les plus originaux déménageaient vers des quartiers tellement éloignés que je ne le voyais plus jamais. Mais nous restions accrochés à l’immeuble, comme des berniques sur leur rocher.

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Mon pays est un livre

Son pays est un livre
Il y revient
Son pays est un livre qui n’est pas fermé
Se sent apatride, exilé, trop inadapté
trop mauvais sujet, cas social, trop émotif
pour habiter à l’intérieur de ces étroites frontières-ci
assassines

Alors fonde son appartenance
dans un livre
exilé comme un juif
son pays conquis par Rome
son temple détruit
l’Arche perdue

Où habiter d’autre que dans un livre ?
Le livre, Tanakh, Talmud, Zohar
aussi bibliothèque que livre
ses récits merveilleux et monstrueux
ses romans, généalogies, psaumes
son poème d’amour
ses proverbes, prophéties et énigmes

Son pays est un livre inévitable et irremplaçable
grande plaine du texte
puszta, souffle du chant
forêt des signes, cartographie secrète
Île au trésor, carte du Tendre
Mont Analogue, alpages de Ramuz ou Roud
ombrages, abris de mots
océan, flux, reflux
Travailleurs de la mer Continuer la lecture de « Mon pays est un livre »

Deux monologues pour être un autre… Appropriation ?

Avec la complicité de Simon Pitaqaj, de la résidence d’auteur Le Caravansérail, du TAG de Grigny et d’Aïssata M.
Je me sens fragile et peu légitime, je connais mal Grigny. Je ne sais par où commencer. Je suis tenté de dire « En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée… » Mais je ne suis pas sûr que ça passe. On voit bien que ce n’est pas moi qui parle, que c’est une autre voix qui parle à travers moi, celle de l’héroïne dont les paroles se mêlent aux miennes. C’est difficile.
Comment Balzac aurait-il commencé ?
Honoré de Balzac à Grigny ? En tout cas, c’est un décalage intéressant. Soûl de café, Balzac aurait parlé de la ville, puis du quartier, puis de l’appartement, de ses meubles, et puis de mon héroïne, comme un zoom spectaculaire descendu du ciel, à travers les nuages.
En janvier 2021, Philippe Rio maire de Grigny, a été élu « meilleur maire du monde » par une association de Londres . En même temps, Grigny est passée première au classement des villes les plus pauvres. Elle dépasse sur le fil Aubervilliers, sans compter les villes de La Réunion — je ne sais pas pourquoi on ne les compte pas — qui battent tous les records de pauvreté.
Mais partons au Sénégal pour commencer.
Mon héroïne est fille d’une légende. On l’a appelée Sagar quand elle était enfant. Sagar, ça veut dire « Chiffon » en langue peule, oui, oui, un morceau de tissu qui ne sert plus à rien et qu’on jette. Mais contrairement à ce que vous pouvez penser, ce n’était pas méchant de donner le prénom « Chiffon » à cette petite fille peule, née dans le Fouta, au Sénégal… Parce que, vous comprenez, Il s’agissait de la protéger contre des forces obscures.
Mon héroïne, arrivée en France, elle pourrait dire :
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, j’ai trop de choses à dire et les mots se pressent, s’embouteillent. Je ne sais par où commencer. C’est difficile.
En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, on pourrait dire qu’elle est victime d’une chaîne de discriminations emboîtées les unes dans les autres, mais elle ne ressemble en rien à une victime.
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille souvent seule, j’ai un bagage, je rencontre des barrages, je suis cataloguée, stigmatisée. Je porte un stigmate, c’est-à-dire une marque durable, une trace ineffaçable, un signe de douleur et d’élection, une blessure qui ne guérit pas.
Parce que je suis africaine, on fait parfois semblant de ne pas comprendre ce que je dis, on me fait répéter.
Parce que je suis noire, parce que je suis femme, il faut toujours que j’en fasse davantage si je veux être considérée à l’égal des autres.
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Cycle de la mare

Flache, flaque anachronique
survivante des campagnes
de drainage et d’assèchement
on t’a oubliée au coin d’un pré
où tu stagnes à l’ombre
où tu parles à l’imagination

Sorcière, tu abreuves
bêtes domestiques ou fauves
et leur clapote
leur susurre
tes secrets mouillés
dans une langue renouée

Grand œil aux cils de joncs et de renoncule
solitaire guetteuse du ciel
tu dessines ses nuées
à travers de sombres ramures
tu clignes au passage d’un échalas humain
si une grenouille saute à l’eau

Jeter trois cailloux dans la mare
de la main gauche
en se signant de la droite ?
Vieille sagesse
on sait où le cercle dans l’eau commence
jamais où il finit
Qu’allez-vous réveiller ?

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La Petite Table, conte inachevé

P. était petit enfant dans la ville de Nyse et, comme on lui avait interdit de toucher le feu, il le fit quand même. Certes, il se brûla, mais les moments qui précédèrent, la chaleur et le rayonnement croissant, la possibilité de toucher et déplacer la braise avant que la douleur ne devînt insoutenable le convainquirent qu’il était intéressant de désobéir.

Comme il était aussi interdit de monter dans les canoës en écorce attachés à la rive de la Vitac, cours d’eau rapide, la suite de son histoire se passa dans un village de l’aval, Sorbesart. Là, une tradition bien ancrée voulait qu’on déambulât tout nu. Il garda ses habits, mais les autres avaient l’air de mieux profiter du soleil et de l’air.

À quelque distance de Sorbesart, par l’ancienne voie empierrée, se trouvait la ville forte de Hamp, qui était en guerre avec les bergers des landes. On voulut l’incorporer dans l’armée, mais il refusa à grand bruit, et on le battit et on l’enrôla de force. Il en conclut qu’il valait quelquefois mieux désobéir en silence.

En se cachant dans les joncs d’une tourbière, il réussit à déserter avec un camarade, M., de la ville de Duredor, qui voulait rejoindre sa bien aimée, B.. Il apprécia le séjour dans cette belle ville, mais tomba amoureux de B., et s’enfuit avec elle.

Transe express régionale

Après l’embarcadère nu
d’air, de pluie ou de vent battu
dans le train express régional
baptisé pourquoi donc, Rémi
comme l’orphelin de Malot
Brillant acronyme paraît-il
d’un Réseau de mobilité
interurbaine Centre-Loire
aux fuyantes nefs de métal
je vis l’odyssée rectiligne
du transport en commun sur rail

Mes voyages sont si fréquents
ludion humain pendulaire
petit migrateur déplumé
dormant ici puis là et là
que je ne sais plus quel trajet
est le retour, quel est l’aller

Je sais en revanche quel sens
de ce trajet fléché ainsi
qu’un vecteur de mathématique
est l’objet de ma préférence
sur la ligne Le Mans-Paris

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À la place Maubert

Plan de Merian

Un enfant de dix ans
en mille neuf cent soixante-quatorze
rêve en marchant
marche en rêvant des récits
lit en marchant
sous son gros cartable
et traverse la place Maubert
pour aller au collège
tout là-haut
en haut de la Montagne-Sainte-Geneviève
Il rêve tellement qu’il faut
le lester pour empêcher
qu’il ne s’envole
ou se dissipe en fumée

Contribue à l’ancrer
L’Anglais par l’illustration
sixième, paru chez Nathan où deux enfants
John and Betty Wilson semblent
tout droit sortis de La Cantatrice chauve
d’autant plus que le manuel est complété par des disques souples
à jouer sur un tourne-disque
où tout le monde parle
de manière exagérément articulée

L’enfant revient sur la place le samedi
pour le marché
le fameux marché de la place Maubert
et l’arpente de long en large
s’ébaudit des gibiers à poil et à plume
écartelés aux devantures des bouchers
et surtout cherche
avec une obstination d’avare
les patates
les carottes
les clémentines
les moins chères
ce qui lui donnera plus tard
le goût de la générosité irréfléchie

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Le siège de Mazagran, le peintre Félix Philippoteaux et moi

Qui s’intéresse aux guerres coloniales menées par la France en Algérie au 19e siècle doit souvent se contenter du récit qui en est donné par des officers français, bureaux arabes, généraux, gouverneurs. Manque perpétuellement le point de vue des Algériens. L’épisode du court siège de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, a longtemps été célébré comme un haut fait de l’armée coloniale. Sa vogue a même suscité une boisson au café, et une sorte de tasse pour la contenir.
L’article très intéressant que Wikipedia consacre à l’engagement fait exception à la règle en juxtaposant intelligemment trois récits incompatibles du combat. Il y a celui du général Guéhéneuc, cité dans la notice que le peintre Philippoteaux (1815-1884) consacre à son tableau Défense de Mazagran, répondant à une commande officielle du roi Louis-Philippe pour la galerie des batailles du château de Versailles : « L’attaque a duré cinq jours : la force totale de l’ennemi est estimée à douze mille hommes, d’après les calculs les plus modérés ; il avait avec lui deux pièces d’artillerie. »
Puis celui d’un ancien officier d’État-major, Pellissier de Reynaud : « Mustapha ben-Tami, khalifa de Mascara, à la tête de 1500 à 2000 hommes, dont un quart environ d’infanterie, vint attaquer avec quelque vigueur un poste fermé situé sur les ruines de Mazagran et défendu par 123 hommes du 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique ».
Et enfin celui El-Hossin-ben-Ali-ben-Abi-Taleb, Histoire d’El hadj Abd-el-Kader’, 1847-1848, traduit par Adrien Delpech dans la Revue africaine, 1876 : « La ville fut entourée de toutes parts. Les soldats se précipitèrent aux murailles. Nous pointâmes une pièce de canon qui abattit la hampe à laquelle ils arboraient le drapeau. Certain jour, un homme du nom de Sid Mohamed ben Mezrona’, bach-kateb (trésorier) des soldats, répandit le bruit parmi ceux-ci que le sultan avait écrit de retourner ; les soldats partirent. »
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