« Son enfance, c’est son île »

Insulaire, un marmot attendait le jour où l’île larguerait ses ponts comme autant d’amarres inutiles, et prendrait le large, avec la cathédrale en vigie. Pourquoi ? Il n’y avait pas d’école dans l’île, sinon la maîtrise du chœur de Notre-Dame. L’île avait « la forme d’un berceau » a remarqué Hugo, ou alors celle d’une nef ?

Comme d’autres sont d’un village corse ou kabyle, destin, hasard ou fatalité, j’étais un enfant de la Cité. D’ailleurs dans l’immeuble, hérité d’un ancêtre plus riche que nous, habitaient des grands-parents, oncles, tantes et cousins, comme en Corse ou en Kabylie. Il constituait le centre du cercle étroit et minéral où j’avais la liberté de me déplacer seul, sans donner la main.

Ce coin de l’île de la Cité pouvait-il passer pour un vrai quartier ? Je n’en connaissais guère d’autres. Dans les années soixante et soixante-dix, je crois, la rue d’Arcole comportait encore une pharmacie, deux boulangeries, une boutique de décoration d’intérieur, un opticien, une marchande de journaux et de bondieuseries, trois ou quatre cafés dont le Tambour d’Arcole dont l’arrière-salle donnait sur la rue de la Colombe.

Peut-être une confiserie ? Lacunes de la mémoire. L’épicerie tenue par une famille de Vietnamiens se cachait rue Chanoinesse. Il n’y avait encore qu’un ou deux magasins de colifichets, babioles et pacotille : gargouilles en fausse pierre, tours Eiffel miniatures et cartes postales.

Ces années-là, on finissait d’expulser les familles les moins riches du centre de Paris, dernière étape d’un processus lancé un siècle auparavant. Certains de mes camarades de classe les plus drôles et les plus originaux déménageaient vers des quartiers tellement éloignés que je ne le voyais plus jamais. Mais nous restions accrochés à l’immeuble, comme des berniques sur leur rocher.

En ces temps reculés, beaucoup de bouquinistes des quais vendaient encore des pages coupées dans des antiphonaires, sans doute pillés dans Notre-Dame lors d’une révolution. Aucun dispositif automatique ne bloquait l’entrée des immeubles et des cours : ni digicode ni interphone. La surveillance et l’entretien étaient assurés par des concierges dont les familles s’entassaient dans une loge minuscule. Avant qu’elle ne soit transformée en garage à vélo ou en local poubelle, ils restaient les derniers prolétaires du quartier.

Au matin, tintamarre familier des cloches de Notre-Dame, dont par la fenêtre de la cuisine on apercevait la nef, à condition de se pencher. Certains soirs, ruée belliqueuse et grondante des motards de la préfecture jaillis du garage de la rue Chanoinesse pour en découdre. Voltigeurs motocyclistes, bouffée de violence, qui assassineraient Malik Oussekine en 1986. Mais pour l’instant, j’étais encore dans la cuisine, à apprendre qu’il ne fallait pas utiliser l’eau des œufs durs pour faire du thé.

J’habitais donc en famille (famille compte à rebours jusqu’à l’éclatement), rue d’Arcole au numéro onze, troisième étage, au-dessus du feu rouge et du café Quasimodo, mot que son mystère rendait séduisant, tout comme l’Esmeralda au coin du quai et de la rue du Cloître.

Je n’avais pas encore lu l’immense, touffu et chaotique Notre-Dame de Paris, 1482. Je ne connaissais pas encore le terrible archidiacre Claude Frollo. Hugo commence par la découverte d’un graffiti au coin d’une tour de la cathédrale, Anangké, « hasard, destin ou fatalité », qui aurait disparu à l’époque de la parution du roman. Michelet l’appelle une « cathédrale de poésie », installant durablement l’image d’une deuxième cathédrale, uniquement bâtie de mots. L’île était hantée d’architectures fantômes, je le sentais. Le soir, je faisais quelquefois mes prières, sans voir le rapport avec le décor qui m’entourait.

La rue d’Arcole, avouons-le, semblait taillée à vif dans la chair de l’île depuis que le Second Empire l’avait transformée en poste de commandement retranché, en caserne à mater les révoltes populaires. Enlaidie d’un côté par les façades sans charme de l’Hôtel-Dieu, elle n’offrait pas un objet de contemplation bien intéressant, sauf quand y passaient les chevaux de la Garde républicaine, le chahut des Bretons de Paris, une fois l’an pour la Saint-Yves ou quand on célébrait les funérailles du général de Gaulle.

C’est là qu’habitait, il me semble, une des dames qui m’enseignaient le catéchisme. Leur incapacité à répondre aux questions et leur sale cuisine de culpabilité donnaient l’impression que l’on pouvait réellement mourir d’ennui.

À l’arrière, moins fréquenté par les cohortes touristiques somnambules, le carrefour étroit de la rue Chanoinesse et de la rue de la Colombe, qui avait échappé par miracle aux démolitions, dégageait davantage de magie. Dans une cour, des pierres tombales incisées d’épitaphes, un bout d’enceinte romaine ailleurs, un peu plus loin, un locataire aga-khan.

Je passais tous les matins devant la rue de la Colombe pour aller à l’école, mais c’était surtout d’un peu plus loin, de la fenêtre de la salle à manger qu’elle offrait, en particulier la nuit, en particulier en hiver, une perspective enchantée. Le front contre la vitre froide, à travers un voile de buée, j’étais ravi par sa beauté anachronique.

Au verso de la rue d’Arcole, incurvée, plus basse si bien que ses trottoirs se transformaient en escaliers, elle donnait au-delà de façades vieillottes et de l’éclairage incertain d’une ou deux lanternes d’aspect antique, sur les salons de l’Hôtel de Ville, par-dessus la Seine.

Pavés, grisailles et ombres étaient dignes d’une eau-forte de Gustave Doré ou mieux encore de Charles Méryon. Neuf villes au moins s’y superposaient, comme sur le site supposé de Troie, fouillé par Schliemann, dont j’avais certainement découvert l’existence dans la rubrique « Incroyable mais vrai » de Picsou Magazine ou alors dans un numéro de Tout l’Univers, l’encyclopédie en fascicules hebdomadaires de chez Hachette.

Et Notre-Dame, savais-je confusément, avait dissimulé le pilier des Nautes, hommage des bateliers gaulois à ces divinités antiques que racontait la vieille collection de « Contes et légendes » publiée par Fernand Nathan sous un cartonnage illustré.

J’avais quitté l’île de mon enfance quand j’ai découvert le conte sanglant du barbier et du pâtissier qui vendaient aux chanoines et aux chantres de la cathédrale de délicieux petits pâtés à la viande humaine. Horrifiés, partis en pèlerinage à Rome pour obtenir l’absolution papale, ces bons ecclésiastiques avaient été arrêtés par un miracle en haut de la rue Mouffetard où ils s’installèrent. La montée, j’imagine, les avait essoufflés.

La charcuterie se situait plutôt rue des Marmousets, crois-je, disparue comme tant d’autres de ce « dédale de rues obscures, étroites, tortueuses » qu’évoque Eugène Sue dans Les Mystères de Paris.

Retour d’enfance : quel marmot étais-je dans cette bande unie et querelleuse de quatre marmousets ? Un aîné rêveur, facilement contrarié, snob depuis au moins l’âge de trois ans, et quoi d’autre ? Prenant les jeux très au sérieux. Souvent malade, tôt fasciné par les filles, sentant qu’un rapprochement embellirait la vie et dévoilerait des secrets encore inconnus d’elles et de moi.

Sans doute me serais-je volontiers marié dès mes cinq ans, dans une des églises qui enfantôment la Cité : clandestinement à Saint-Pierre-aux-Bœufs, avec une alliance de paille à Sainte-Marine la Déguisée, à Saint-Landry parmi les prostituées, à en croire le Dit des rues de Paris, ou à la chapelle Saint-Aignan, la seule dont il reste autre chose qu’un nom.

Ça aurait fait un drôle de petit mari, œil noir, pantalon à genoux rapiécés et striés d’anciens ourlets pour avoir servi à plusieurs cousins avant moi, anorak usé, couronné par une coupe au bol assurée par ma mère, et un bonnet qui démangeait. Mais aussi, une répugnance instinctive à obéir, quelque chose d’inflexible qui m’effrayait parfois moi-même.

Dans ces rues, dans ce monde de pierre, parfois parcouru un coup de vent venu de la Seine, je compris vers l’âge de dix ans que je ne croyais ni à la résurrection ni à l’éternité. D’ailleurs, un jour la cathédrale a brûlé et fondu, et j’ai eu envie de pleurer. Rien ne dure ; le passé ne survit que dans la mémoire de ceux qui se donnent la peine de s’en souvenir. Les bateliers d’antan ne peuvent pas larguer nos amarres.

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