Femmes inupiaq, poème de dg nanouk okpik

Un kayak et quelques vers ont suffi pour que  j’éprouve la nécessité de traduire de l’anglais ce poème de la poétesse dg nanouk okpik (elle l’écrit sans majuscules), publié en 2022 sur le site poets.org, à lire ou à écouter ici en version originale Inupiaq Women. Curieusement, la version écrite et la version orale présentent quelques divergences. J’ai en général choisi la version orale, mais je suis pas sûr du dernier vers. Le Kobuk se trouve en Alaska.

Elle pagaie et fait glisser
son kayak, vers l’amont du Kobuk.
À l’aube,
elle dépasse les salines et
atteint l’eau vitreuse,  elle traque
cabillaud et saumon-chien,        la main sur la pagaie,
la main sur la pagaie,
et les rides de l’eau
resserrent les cordons
de sa parka. Un taffetas d’air froid
balaie ses joues, gercées de soleil
et de vent, marque des femmes inupiaq
qui pourvoient aux besoins de leurs jeunes familles.
En chair et en os, en Inuit, elle rayonne d’un amour austère
et extatique. Là, à genoux,
dans le cuir de phoque de son esquif enjoué,
ses obligations envers le village remplies,
elle sait sa place parmi les femmes du caribou.
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Si j’étais poète

Lisant Levez-vous du tombeau
de Jean-Pierre Siméon
la nécessité d’un débat
d’un parlement
d’une parlure
s’imposerait à moi
si j’étais poète

Si j’étais poète, donc
je commencerais par
descendre de l’escabeau
ou du piédestal
pour parler à niveau
juste une voix dans la foule
et tant pis si l’on ne m’entend pas
Il n’est plus temps
à parler de haut

J’aurais l’habitude d’ailleurs
d’habiter à peine plus qu’un silence
frêle expression d’un monde fragile
menacé de diverses destructions Continuer la lecture de « Si j’étais poète »

Rue de la Montagne

Cinq à six jours par semaine
pendant huit ou neuf ans
pardon pour l’imprécision
c’est si ancien maintenant
gravir une voie
aussi pentue et sinueuse
qu’un vieux chemin

Grimper
léger malgré le lourd cartable
pèlerin nain
silhouette ténue
dans le passé d’une rue
enfant puis adolescent

Remonter le temps
sur les talons
des escholiers d’antan
vers les gothiques
rois et reines
Francs, franchement
mystérieux et légendaires
vers le collège Henri IV
entrée rue Clotilde
puis le lycée Henri IV
entrée rue Clovis
Oh, le vase de Soissons !

Pourquoi Henri IV et cetera ?
Nul mérite personnel
juste une question
de découpage scolaire

L’enseignement y est
poussiéreux et brutal
à quelques exceptions près
sans pour autant
être effrayant

Puis soudain, c’est mixte
Les filles arrivent
la vie fleurit
et tout devient
plus intéressant

Depuis longtemps
c’est la rue de la Montagne-
Sainte-Geneviève

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Grimper aux arbres

Vieux singe
malgré mon âge avancé
je grimpe encore aux arbres
des quatre saisons
je rêve encore aux arbres
de nos enfances

J’ai au cœur
l’un des romans les plus poétiques
du siècle précédent
Le Baron perché
d’Italo Calvino
dans son cycle
« Nos ancêtres »
et pour ami
son héros
excentrique
Côme, baron du Rondeau

J’en ai parfois lu des extraits
à mes enfants
alors que nous étions tous
juchés dans un vieux charme

Il nous met en garde contre le figuier
Pour moi, charme, chêne, tilleul, cerisier
tout est bon
et j’y récolte résine de pin sur les mains
ou gomme de merisier
ou cerises
ou dattes
ou traces vertes
sur mes vêtements
du dimanche

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Le temps des lilas

Maintenant que nous entrons
dans les frimas
et qu’un vampire médiocre
m’a privé de l’odorat
est-ce le bon moment
pour parler du lilas ?

Voisin plutôt calme
vêtu d’un imper
vert sombre
on tend à ne remarquer
cet arbuste discret
qu’au printemps
quand il se pare de thyrses
embaumés et fleuris

« Ses belles et grandes fleurs
de couleur grix violent,
sentans bon,
parent longuement le jardin »
écrit l’ami Olivier de Serres
en son Théâtre d’agriculture

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la lune… tortue

Érinna, poétesse grecque de l’Antiquité dont il ne reste que quelques vers épars serait morte très jeune. Ici, elle célèbre sa défunte amie Baucis, et se rappelle leurs jeux d’enfants, la « torti-tortue » ou la figure de Mormô, croquemitaine femelle et chevalin, utilisée pour faire peur aux enfants. Érinna serait originaire de l’île de Rhodes.
J’ai trouvé beaucoup de charme à ces fragments discontinus, à leurs silences et ellipses.

tu étais … les fillettes … les fiancées ; … la tortue
… la lune ; … tortue … ;
… le feuillage … adoucit ; … la lune … tondre l’agnelle
… dans la vague profonde ; des blanches cavales tu sautas en un bond impétueux. Ah ! moi, je criai à pleine voix « … tortue » ; en bondissant tu courus à travers l’enclos de la grande cour.
C’est pourquoi, infortunée Baucis, sous le poids du lourd chagrin, je gémis sur toi. Et dans mon cœur, nos jeux restent à jamais, tout chauds encore ; mais les jeux auxquels nous nous plaisions ne sont plus que cendres, et les robes de nos poupées … dans nos chambres
pour les fiancées … ; et dès l’aube… mère en chantant … aux fileuses, venait les …, ah ! Mormô faisait grand’peur à la petite …,
sur sa tête elle avait de grandes oreilles, et elle marchait à quatre pattes ; et elle changeait d’apparence.
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Ceci n’est pas une glycine

La glycine de ma voisine
irai-je à la gendarmerie ?
tente de s’introduire chez moi
par la fenêtre du premier
et par la porte de la cuisine

Au secours
la glycine darde ses vrilles
Ses ramées sinistrogyres
s’aggripent partout
se tortillent, s’insinuent
Le sud des États-Unis
la classe parmi les exotiques
invasives

Même si elle dispense un ombrage
d’un vert délicat
et fleurit deux fois l’an
ses graines et son feuillage
sont toxiques, mais oui
et elle m’espionne

J’avoue, le Belge Alfred de Neuville
rime plus joliment
dans ses Épigrammes
à la japonaise

« La grappe de glycine où s’amuse le vent,
Frôlant la vitre et s’esquivant,
Tous les matins, dans mon alcôve
Me lance un bonjour mauve »

La glycine a la douceur
de la banalité
Rue des Glycines ?
Parfum de banlieue
pavillonnaire
venu de Chine ?

Du moins, ai-je le plaisir
d’écrire que la glycine
est une papilionacée
un arbuste lianescent
et volubile

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Complainte de la rue des Cités

Vers de mirliton, à partir de recherches aux archives municipales d’Aubervilliers, et dans Le Matin et Le Petit Parisien, en hommage à Félix Fénéon, originellement publiée sur remue.net.

Jadis on m’appelait « sente à Bigot »,
je descendais vers les fortifs,
entre les champs, les potagers.
Les moutons défilaient,
vers les abattoirs de la Villette.
Parfois une vache s’évadait et encornait un passant.
La chèvre noire de Cazavielle, un jour s’échappant,
ne fut rattrapée qu’aux Enfants-Rouges en plein Paris.

Puis en l’an mille huit cent cinquante à peu près,
le sieur Demars vendit ses prés,
Une ville-champignon y poussa.
On l’appela pompeusement cité Demars,
mais elle ne comportait ni pavage, ni égouts.
Aussi ses habitants souffrirent-ils,
quand le choléra s’abattit sur la ville,
en mille huit cent quatre-vingt-quatre,
seize malades dont onze morts.

Le conseil municipal la rebaptisa
tout de bon rue des Cités.
Vers mille neuf cent, la rue Sadi-Carnot fut percée,
Ce président avait été assassiné,
par l’anarchiste Caserio.

Alors, prospéraient les Quatre-Chemins.
l’ouverture du cimetière de Pantin,
pour loger les Parisiens défunts,
dont Isidore Ducasse, dit Lautréamont,
et l’arrivée des tramways
créent une importante circulation, ouais.

Putains, souteneurs, bonneteurs,
toute sorte d’apaches et de voleurs
côtoient ouvriers, journaliers et boutiquiers,
ou enfants qui font la ronde.

J’hébergeais tout ce beau monde,
le nourrissais et l’abreuvais :
marchand de vin, Krémer, au numéro deux,
au dix, Lapergue, vin et liqueurs,
au numéro trente-huit, pinard Chenevois,
épicier au cinquante, Decornoy.
Un boulanger s’appelait Couillon. Continuer la lecture de « Complainte de la rue des Cités »

Épitaphe pour cent mille pins des Landes

Photo archives Philippe Salvat

Normalement, avec les arbres
les événements sont rares
Avec eux, peu d’actualité
on peut prendre son temps
mais la normalité n’est plus
ce qu’elle était

Normalement, ce n’était pas mon préféré
surtout quand la pinède
était plantée en rangées
prêtes à moissonner
à l’abatteuse mécanique
Sous-bois sombre et silencieux
sec, déjà endeuillé
ombrage qui manquait de fraîcheur
mais la normalité n’est plus
ce qu’elle était

pinus pinaster
répertorié dans le catalogue
du merveilleux jardin de Kew
par l’Écossais sourcilleux
William Aiton en mil sept cent quatre-vingt-neuf
alors qu’il est plutôt méditerranéen
Cortège funéraire :
pin pinastre
pin des Landes
pin maritime
pin de Corte, aussi
en Corse

Hélas, les héros de l’Iliade, morts
étaient couchés et réduits en cendre
sur un brasier de pin maritime
Cortège cinéraire !
Les larmes de résine
sont hautement inflammables

Écorce écailleuse
profondément sillonnée
et rugueuse
brun rouge
Pollen jaune
Parfum qui libère les poumons
humains
Aiguilles vives pour trois ans
Tempérament de feu

Dans la Rome antique
les flambeaux de pin
éclairaient la jeune mariée
Rameaux et pommes de pin
évoquaient le culte de Cybèle
mystérieuse et souterraine
déesse mère
de sang de taureau abreuvée

Mais par milliers, par dizaines de milliers
par centaines de milliers, par millions
les pins pinastres
désormais désastre
ont été incinérés par l’été deux mille vingt-deux
autour de la Teste-de-Buch et de Landiras
écorce, rameaux, bourgeons et pigne, tout entier
Mille à mille cinq cents plans par hectare
c’est vous dire
sangliers en feu qui courent
chevreuils ébouillantés
La même année
les monts d’Arée
aussi ont brûlé

Avec eux est partie en fumée
toute une histoire
qui commence, paradoxe
avec des Landes de Gascogne
trop humides
pour être cultivées
les dunes empêchant
l’eau de se déverser dans la mer

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« Son enfance, c’est son île »

Insulaire, un marmot attendait le jour où l’île larguerait ses ponts comme autant d’amarres inutiles, et prendrait le large, avec la cathédrale en vigie. « La forme d’un berceau » a remarqué Hugo, ou alors celle d’une nef ? Par chance, il n’y avait pas d’école dans l’île, sinon la maîtrise du chœur de Notre-Dame.

Comme d’autres sont d’un village corse ou kabyle, destin, hasard ou fatalité, j’étais un enfant de la Cité. D’ailleurs dans l’immeuble, hérité d’un ancêtre plus riche que nous, habitaient des grands-parents, oncles, tantes et cousins, comme en Corse ou en Kabylie. Il constituait le centre du cercle étroit et minéral où j’avais la liberté de me déplacer seul, sans donner la main.

Ce coin pouvait-il passer pour un vrai quartier ? Je n’en connaissais guère d’autres. Dans les années soixante et soixante-dix, je crois, la rue d’Arcole comportait encore une pharmacie, deux boulangeries, une boutique de décoration d’intérieur, un opticien, une marchande de journaux et de bondieuseries, trois ou quatre cafés dont le Tambour d’Arcole dont l’arrière-salle donnait sur la rue de la Colombe.

Peut-être une confiserie ? Lacunes de la mémoire. L’épicerie tenue par une famille de Vietnamiens se cachait rue Chanoinesse. Il n’y avait encore qu’un ou deux magasins de colifichets, babioles et pacotille : gargouilles en fausse pierre, tours Eiffel miniatures et cartes postales.

Ces années-là, on finissait d’expulser les familles les moins riches du centre de Paris, dernière étape d’un processus lancé un siècle auparavant. Certains de mes camarades de classe les plus drôles et les plus originaux déménageaient vers des quartiers tellement éloignés que je ne le voyais plus jamais. Mais nous restions accrochés à l’immeuble, comme des berniques sur leur rocher.

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