la lune… tortue

Érinna, poétesse grecque de l’Antiquité dont il ne reste que quelques vers épars serait morte très jeune. Ici, elle célèbre sa défunte amie Baucis, et se rappelle leurs jeux d’enfants, la « torti-tortue » ou la figure de Mormô, croquemitaine femelle et chevalin, utilisée pour faire peur aux enfants. Érinna serait originaire de l’île de Rhodes.
J’ai trouvé beaucoup de charme à ces fragments discontinus, à leurs silences et ellipses.

tu étais … les fillettes … les fiancées ; … la tortue
… la lune ; … tortue … ;
… le feuillage … adoucit ; … la lune … tondre l’agnelle
… dans la vague profonde ; des blanches cavales tu sautas en un bond impétueux. Ah ! moi, je criai à pleine voix « … tortue » ; en bondissant tu courus à travers l’enclos de la grande cour.
C’est pourquoi, infortunée Baucis, sous le poids du lourd chagrin, je gémis sur toi. Et dans mon cœur, nos jeux restent à jamais, tout chauds encore ; mais les jeux auxquels nous nous plaisions ne sont plus que cendres, et les robes de nos poupées … dans nos chambres
pour les fiancées … ; et dès l’aube… mère en chantant … aux fileuses, venait les …, ah ! Mormô faisait grand’peur à la petite …,
sur sa tête elle avait de grandes oreilles, et elle marchait à quatre pattes ; et elle changeait d’apparence.
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CECI N’EST PAS UNE GLYCINE

La glycine de ma voisine
irai-je à la gendarmerie ?
tente de s’introduire chez moi
par la fenêtre du premier
et par la porte de la cuisine

Au secours
la glycine darde ses vrilles
Ses ramées sinistrogyres
s’aggripent partout
se tortillent, s’insinuent
Le sud des États-Unis
la classe parmi les exotiques
invasives

Même si elle dispense un ombrage
d’un vert délicat
et fleurit deux fois l’an
ses graines et son feuillage
sont toxiques, mais oui
et elle m’espionne

J’avoue, le Belge Alfred de Neuville
rime plus joliment
dans ses Épigrammes
à la japonaise

« La grappe de glycine où s’amuse le vent,
Frôlant la vitre et s’esquivant,
Tous les matins, dans mon alcôve
Me lance un bonjour mauve »

La glycine a la douceur
de la banalité
Rue des Glycines ?
Parfum de banlieue
pavillonnaire
venu de Chine ?

Du moins, ai-je le plaisir
d’écrire que la glycine
est une papilionacée
un arbuste lianescent
et volubile

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Complainte de la rue des Cités

Vers de mirliton, à partir de recherches aux archives municipales d’Aubervilliers, et dans Le Matin et Le Petit Parisien, en hommage à Félix Fénéon, originellement publiée sur remue.net.

Jadis on m’appelait « sente à Bigot »,
je descendais vers les fortifs,
entre les champs, les potagers.
Les moutons défilaient,
vers les abattoirs de la Villette.
Parfois une vache s’évadait et encornait un passant.
La chèvre noire de Cazavielle, un jour s’échappant,
ne fut rattrapée qu’aux Enfants-Rouges en plein Paris.

Puis en l’an mille huit cent cinquante à peu près,
le sieur Demars vendit ses prés,
Une ville-champignon y poussa.
On l’appela pompeusement cité Demars,
mais elle ne comportait ni pavage, ni égouts.
Aussi ses habitants souffrirent-ils,
quand le choléra s’abattit sur la ville,
en mille huit cent quatre-vingt-quatre,
seize malades dont onze morts.

Le conseil municipal la rebaptisa
tout de bon rue des Cités.
Vers mille neuf cent, la rue Sadi-Carnot fut percée,
Ce président avait été assassiné,
par l’anarchiste Caserio.

Alors, prospéraient les Quatre-Chemins.
l’ouverture du cimetière de Pantin,
pour loger les Parisiens défunts,
dont Isidore Ducasse, dit Lautréamont,
et l’arrivée des tramways
créent une importante circulation, ouais.

Putains, souteneurs, bonneteurs,
toute sorte d’apaches et de voleurs
côtoient ouvriers, journaliers et boutiquiers,
ou enfants qui font la ronde.

J’hébergeais tout ce beau monde,
le nourrissais et l’abreuvais :
marchand de vin, Krémer, au numéro deux,
au dix, Lapergue, vin et liqueurs,
au numéro trente-huit, pinard Chenevois,
épicier au cinquante, Decornoy.
Un boulanger s’appelait Couillon. Continuer la lecture de « Complainte de la rue des Cités »

Épitaphe pour cent mille pins des Landes

Photo archives Philippe Salvat

Normalement, avec les arbres
les événements sont rares
Avec eux, peu d’actualité
on peut prendre son temps
mais la normalité n’est plus
ce qu’elle était

Normalement, ce n’était pas mon préféré
surtout quand la pinède
était plantée en rangées
prêtes à moissonner
à l’abatteuse mécanique
Sous-bois sombre et silencieux
sec, déjà endeuillé
ombrage qui manquait de fraîcheur
mais la normalité n’est plus
ce qu’elle était

pinus pinaster
répertorié dans le catalogue
du merveilleux jardin de Kew
par l’Écossais sourcilleux
William Aiton en mil sept cent quatre-vingt-neuf
alors qu’il est plutôt méditerranéen
Cortège funéraire :
pin pinastre
pin des Landes
pin maritime
pin de Corte, aussi
en Corse

Hélas, les héros de l’Iliade, morts
étaient couchés et réduits en cendre
sur un brasier de pin maritime
Cortège cinéraire !
Les larmes de résine
sont hautement inflammables

Écorce écailleuse
profondément sillonnée
et rugueuse
brun rouge
Pollen jaune
Parfum qui libère les poumons
humains
Aiguilles vives pour trois ans
Tempérament de feu

Dans la Rome antique
les flambeaux de pin
éclairaient la jeune mariée
Rameaux et pommes de pin
évoquaient le culte de Cybèle
mystérieuse et souterraine
déesse mère
de sang de taureau abreuvée

Mais par milliers, par dizaines de milliers
par centaines de milliers, par millions
les pins pinastres
désormais désastre
ont été incinérés par l’été deux mille vingt-deux
autour de la Teste-de-Buch et de Landiras
écorce, rameaux, bourgeons et pigne, tout entier
Mille à mille cinq cents plans par hectare
c’est vous dire
sangliers en feu qui courent
chevreuils ébouillantés
La même année
les monts d’Arée
aussi ont brûlé

Avec eux est partie en fumée
toute une histoire
qui commence, paradoxe
avec des Landes de Gascogne
trop humides
pour être cultivées
les dunes empêchant
l’eau de se déverser dans la mer

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« Son enfance, c’est son île »

Insulaire, un marmot attendait le jour où l’île larguerait ses ponts comme autant d’amarres inutiles, et prendrait le large, avec la cathédrale en vigie. Pourquoi ? Il n’y avait pas d’école dans l’île, sinon la maîtrise du chœur de Notre-Dame. L’île avait « la forme d’un berceau » a remarqué Hugo, ou alors celle d’une nef ?

Comme d’autres sont d’un village corse ou kabyle, destin, hasard ou fatalité, j’étais un enfant de la Cité. D’ailleurs dans l’immeuble, hérité d’un ancêtre plus riche que nous, habitaient des grands-parents, oncles, tantes et cousins, comme en Corse ou en Kabylie. Il constituait le centre du cercle étroit et minéral où j’avais la liberté de me déplacer seul, sans donner la main.

Ce coin de l’île de la Cité pouvait-il passer pour un vrai quartier ? Je n’en connaissais guère d’autres. Dans les années soixante et soixante-dix, je crois, la rue d’Arcole comportait encore une pharmacie, deux boulangeries, une boutique de décoration d’intérieur, un opticien, une marchande de journaux et de bondieuseries, trois ou quatre cafés dont le Tambour d’Arcole dont l’arrière-salle donnait sur la rue de la Colombe.

Peut-être une confiserie ? Lacunes de la mémoire. L’épicerie tenue par une famille de Vietnamiens se cachait rue Chanoinesse. Il n’y avait encore qu’un ou deux magasins de colifichets, babioles et pacotille : gargouilles en fausse pierre, tours Eiffel miniatures et cartes postales.

Ces années-là, on finissait d’expulser les familles les moins riches du centre de Paris, dernière étape d’un processus lancé un siècle auparavant. Certains de mes camarades de classe les plus drôles et les plus originaux déménageaient vers des quartiers tellement éloignés que je ne le voyais plus jamais. Mais nous restions accrochés à l’immeuble, comme des berniques sur leur rocher.

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La contamination du mal : Simon Pitaqaj adapte pour la scène Le Rêve d’un homme ridicule de Dostoïevski

Au théâtre Dunois, Paris 13, du 20 septembre au 1er octobre 2022

Par Simon Pitaqaj et la compagnie Liria

Sachons de quoi nous parlons : Dostoïevski a publié de manière intermittente entre 1876 et 1881, année de sa mort, un Journal d’un écrivain, revue qui n’avait qu’un seul collaborateur, lui-même. En avril 1877, entre des réflexions sinistres sur la nécessité de la guerre, et la chronique du procès en appel d’une femme qui avait défenestré la fille de six ans que son mari avait eue d’un précédent mariage, il y insère Le Rêve d’un homme ridicule. Le conte participe du cauchemar ou du rêve de fièvre, ce qui résonne bien dans la traduction parfois tourmentée d’André Markowicz pour Actes Sud.
Un homme ridicule donc, un homme qui souffre douloureusement de son inadéquation avec le monde, attend le moment opportun pour se donner la mort. Perturbé par l’appel à l’aide d’une petite fille qu’il refuse de secourir, il s’endort chez lui, rêve qu’il se tue, qu’un homme noir l’emporte de son cercueil vers un monde neuf. Il découvre alors une autre terre, semblable à l’Éden, peuplée d’hommes et femmes qui vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature. La contemplation de ce bonheur paradisiaque le ravit, mais bientôt il s’avère que sa simple présence, comme un virus, comme un microbe suffit à corrompre cette harmonie. Continuer la lecture de « La contamination du mal : Simon Pitaqaj adapte pour la scène Le Rêve d’un homme ridicule de Dostoïevski »

Tremble

Grand, mince
mais pas autant
que le peuplier d’Italie
Plus discret
que le peuplier noir

Écorce gris clair
mouchetée
de lenticelles
qui respirent

Bourgeons gluants
au printemps

Et par-dessus tout
ces feuilles
petits cerfs-volants
marquées d’un dessin arborescent
reliées aux rameaux
par de longs pétioles
profilés pour danser
palpiter translucides
murmurer leur musique
aquatique
qui lui ont
valu son nom
et ses trémulations

Pourquoi le peuplier tremble
populus tremula ?
Hypothèses et légendes
ne manquent pas

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Mon pays est un livre

Son pays est un livre
Il y revient
Son pays est un livre qui n’est pas fermé
Se sent apatride, exilé, trop inadapté
trop mauvais sujet, cas social, trop émotif
pour habiter à l’intérieur de ces étroites frontières-ci
assassines

Alors fonde son appartenance
dans un livre
exilé comme un juif
son pays conquis par Rome
son temple détruit
l’Arche perdue

Où habiter d’autre que dans un livre ?
Le livre, Tanakh, Talmud, Zohar
aussi bibliothèque que livre
ses récits merveilleux et monstrueux
ses romans, généalogies, psaumes
son poème d’amour
ses proverbes, prophéties et énigmes

Son pays est un livre inévitable et irremplaçable
grande plaine du texte
puszta, souffle du chant
forêt des signes, cartographie secrète
Île au trésor, carte du Tendre
Mont Analogue, alpages de Ramuz ou Roud
ombrages, abris de mots
océan, flux, reflux
Travailleurs de la mer Continuer la lecture de « Mon pays est un livre »

Le Prince, spectacle tout public, librement adapté de L’Adolescent de Dostoievski

L’injonction publicitaire, sociale et politique est là, solide et apparemment imparable : il n’y a pas d’autre moyen de vivre pleinement ses désirs et ses passions que de travailler à devenir riche, aussi riche que possible. Outre ses conséquences morales, écologiques ou sociales, cet impératif simpliste pose un problème sérieux ; comment s’enrichit-on rapidement quand les hasards de la naissance nous ont éloignés des ressources culturelles, éducatives et financières qui pourraient faciliter cette accumulation ? « II ne faut reconnaître d’autres forces que celles qui résident dans la matière ; l’ascèse morale, de même que l’honnêteté consistent à accumuler et augmenter ses richesses de toute manière, et à satisfaire ses passions. » résumait un syllabus catholique de 1864.

Seul en scène mais accompagné d’une forêt de portraits qui convoquent les parents ou les condisciples, Simon Pitaqaj incarne le jeune Arkadi, abandonné par les siens dans un pensionnat où il est méprisé. Pour son malheur, il s’appelle Dolgorouki, nom princier s’il en est, ce qui suscite malentendus et moqueries, d’autant plus que sa naissance est illégitime. Arkadi cependant puise des forces dans une idée qui l’obsède, devenir riche, et précisément aussi riche que Rothschild, non pour mener une vie fastueuse ou pour se venger des humiliations et des trahisons qu’il a vécues, mais pour être libéré par le sentiment de puissance que donne l’argent.

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Deux monologues pour être un autre… Appropriation ?

Avec la complicité de Simon Pitaqaj, de la résidence d’auteur Le Caravansérail, du TAG de Grigny et d’Aïssata M.
Je me sens fragile et peu légitime, je connais mal Grigny. Je ne sais par où commencer. Je suis tenté de dire « En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée… » Mais je ne suis pas sûr que ça passe. On voit bien que ce n’est pas moi qui parle, que c’est une autre voix qui parle à travers moi, celle de l’héroïne dont les paroles se mêlent aux miennes. C’est difficile.
Comment Balzac aurait-il commencé ?
Honoré de Balzac à Grigny ? En tout cas, c’est un décalage intéressant. Soûl de café, Balzac aurait parlé de la ville, puis du quartier, puis de l’appartement, de ses meubles, et puis de mon héroïne, comme un zoom spectaculaire descendu du ciel, à travers les nuages.
En janvier 2021, Philippe Rio maire de Grigny, a été élu « meilleur maire du monde » par une association de Londres . En même temps, Grigny est passée première au classement des villes les plus pauvres. Elle dépasse sur le fil Aubervilliers, sans compter les villes de La Réunion — je ne sais pas pourquoi on ne les compte pas — qui battent tous les records de pauvreté.
Mais partons au Sénégal pour commencer.
Mon héroïne est fille d’une légende. On l’a appelée Sagar quand elle était enfant. Sagar, ça veut dire « Chiffon » en langue peule, oui, oui, un morceau de tissu qui ne sert plus à rien et qu’on jette. Mais contrairement à ce que vous pouvez penser, ce n’était pas méchant de donner le prénom « Chiffon » à cette petite fille peule, née dans le Fouta, au Sénégal… Parce que, vous comprenez, Il s’agissait de la protéger contre des forces obscures.
Mon héroïne, arrivée en France, elle pourrait dire :
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, j’ai trop de choses à dire et les mots se pressent, s’embouteillent. Je ne sais par où commencer. C’est difficile.
En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille isolée, on pourrait dire qu’elle est victime d’une chaîne de discriminations emboîtées les unes dans les autres, mais elle ne ressemble en rien à une victime.
— En tant qu’Africaine, immigrée, femme, mère de famille souvent seule, j’ai un bagage, je rencontre des barrages, je suis cataloguée, stigmatisée. Je porte un stigmate, c’est-à-dire une marque durable, une trace ineffaçable, un signe de douleur et d’élection, une blessure qui ne guérit pas.
Parce que je suis africaine, on fait parfois semblant de ne pas comprendre ce que je dis, on me fait répéter.
Parce que je suis noire, parce que je suis femme, il faut toujours que j’en fasse davantage si je veux être considérée à l’égal des autres.
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