Lettre du Cèdre

Enivré par son parfum
son ombre profonde
son écorce
reconnaissant pour la fraîcheur
qu’il a offerte à mes études
par un été de canicule
mauvaise idée
j’essaie
un poème du cèdre

Et bientôt je vois
à quel point le sujet est trop grand
pour moi
trop vaste
pour tenir dans mon carnet
trop vaste pour être embrassé
trop élevé pour y cueillir
une pomme ou un rameau
Toute mon encre
n’y suffirait pas

Le cèdre
m’a scotché
cathédrale faite arbre
et sa résine odorante

Eh oui, on le sait
altier, le cèdre
vient d’une autre ère
et il a traversé les mers
avec les Phéniciens
et leurs étroites nefs

Hiram, roi de Tyr
a donné poutres
et boiseries de cèdre
pour la maison de David
et le temple de Salomon

Il éloigne les insectes
et ne pourrit pas
Pour purifier le lépreux
selon le Lévitique il faut
deux oiseaux vivants
de l’hysope
du cramoisi éclatant
et du bois de cèdre

Comment trouver
la place pour
sa grande ombre ?
Là-bas, il était sacré
ici, il signifie
le prestige et la puissance
Souvent enfermé derrière
de hauts murs
il orne les parcs des châteaux
de l’Hermitière, de Pouvrai
des Feugerets, de Persay
de Belmar
ou un jardin botanique
républicain
parc Jaillé
Évidemment, je n’en ai pas
dans mon potager

Feu mon voisin, Claude
un peu diminué
par une collision violente
avec une croix de carrefour
en fonte
s’était enthousiasmé
pour les catalogues de vente
par correspondance
d’un pépiniériste
au point de planter
dans son petit jardin
deux araucarias du Chili
plusieurs magnolias
des chênes du Canada
et deux cèdres du Liban.

Résultat, sa maison
stagnait dans l’ombre
d’une jungle impénétrable
À sa mort, il l’a léguée
à la commune
Madame le maire
a fait couper les cèdres
Subsistent deux colonnes
aux écorces écailleuses
Car les cèdres ne relancent
pas de branches à l’endroit
des coupes

Qu’en pense-t-il, le cèdre
géant bleu-vert
du Proche-Orient planté ici
enfermé et exilé
loin de ses frères
et de ses montagnes natales
où il était l’arbre par excellence ?

Même s’il n’est pas aussi grand
ici que là bas, il fait avec dignité
son métier de géant
mais j’ai le sentiment
qu’une sorte de tristesse
en émane

Comment est-il arrivé ?
En mille sept cent trente-quatre
Peter Collinson
botaniste et jardinier anglais
aurait offert deux plants
de cèdre du Liban
à Bernard de Jussieu
qui les aurait portés
à un moment
dans son chapeau
tableau édifiant !

L’un a grandi à Paris
près du labyrinthe
du jardin des Plantes
où il est toujours
L’autre, à Montigny-Lencoup
en Seine-et-Marne
fut foudroyé !

Remarque en passant
le cèdre ressemble
davantage à un « T »
qu’à un point d’exclamation
Conique à ses débuts
il déploie ensuite
de vastes plateaux
épineux
et attend quarante ans
avant de fructifier

Dans leurs montagnes natales
Atlas, mont Liban
Taurus, Chélia dans les Aurès
ou Chypre
les vieux cèdres
se raréfient
Le Voyage en Orient
de Lamartine célèbre
« des êtres divins
sous la forme d’arbres »
mais de son temps déjà
il ne compte plus que sept géants

Les tablettes en argile
de l’épopée de Gilgamesh
racontent comment le héros
décide d’abattre la forêt de cèdres
où habitent les dieux
pour gagner une renommée éternelle
Avec son ami Enkidu
il affronte et tue
son gardien
le géant Humbaba
dont le visage est plissé
comme des intestins
et jette à bas les arbres

Et puisque j’ai choisi
cette branche du récit
il ne me reste plus
qu’à paraphraser
Ézéchiel, à l’époque
de la chute du premier temple
comme tant d’autres
avant moi

Des étrangers redoutables,
l’ont abattu, puis abandonné
Sa ramure est tombée
sur la montagne
a roulé dans la vallée
Ses branches se sont brisées
dans le ravin
Les oiseaux se posent
sur ses débris
Les bêtes sauvages
gîtent dans ses branches

Le jour où le cèdre est descendu
au séjour des morts
j’ai fait prendre le deuil

C’est une parabole prophétique
mais on peut la lire à la lettre
la lettre du cèdre

Laisser un commentaire