Cet été, la montagne que j’aime
a brûlé et la préfecture de la Drôme
interdit jusqu’à nouvel ordre
d’entrer dans les forêts domaniales
de Justin, de l’Aup, et de Solaure
où j’allais à l’école des buissons
apprendre la poésie du hêtre
du buis, du thym, du genévrier
de l’alisier blanc et du pin sylvestre
La dernière fois que j’y suis monté
le chemin m’a offert, sous le col
un narcisse des poètes
et un aigle auquel
il manquait une plume
C’est dire si cette montagne
me parle
J’ai jadis expérimenté
la brûlure au troisième degré
une des pires douleurs
que j’ai connue
quand la peau et la viande
s’en vont comme des chips
couleur jambon de pays
Je ne sais ce qu’il est advenu
des pans de prairie sèche
où fleurissaient multicolores
centaurées et bugranes
ou dormaient les éphippigères
les cétoines et les petits papillons
zygènes
Qui nous dira comment va
le petit vallon humide
aux multiples sources
où rêvaient l’ermitage Saint-Martin
ses arbres, ses fleurs, ses oiseaux ?
On est sans nouvelles
du vallon où je croisais
de rares et grands
papillons blancs
ocellés de rouge, Apollons
sans nouvelles des chauves-souris
des grottes du Fournet
et d’Antonnaire, des chamois
qui hantaient à l’aube
les Rossilenches
ou Serre Chauvière
Combien de paysages
miniatures et secrets
encore inexplorés
se sont consumés ?
Une rancœur aveugle fait naître
des accusations absurdes
c’est la faute au loup
c’est la faute aux écologistes
Elles nous endeuillent
encore davantage
Quand même on vous disait
depuis les années
soixante-dix
que ce n’était pas
une bonne idée
de mettre du pin partout
et de consommer
autant de carburants fossiles
Avons nous perdu
les émouvantes traces
de l’activité paysanne d’antan
pans de champs de lavande
d’estive, chênes trognés
ceps de vigne oubliés
fruitiers généreux ?
Que sont devenus
les amélanchiers
les pruniers de Sainte-Lucie
les sorbiers des oiseleurs
dont je guettais
la croissance ?
Où était le genévrier thurifère
que mentionnent certains inventaires
botaniques ?
Madame la préfète
en interdit l’accès
pour nous protéger, dit-elle
des roches qui roulent
des branches qui tombent
Ces dangers nous sont
pourtant familiers
Respectueux des arrêtés
je ne suis allé qu’en bordure du massif
à la lisière des pins calcinés
des feuillus fauves
comme des chevreuils
Une pousse verte toute récente
murmurait des encouragements

