L’arbre qui parle, traduction d’un poème de Joy Harjo

Joy Harjo est née en 1951. Poétesse creek ou muskogee, elle a été élue poete laureate des États-Unis en 2019. En photo, un des arbres coudés qui, en Amérique du Nord, signalaient les chemins amérindiens.

Le poème en version originale : 
https://poets.org/poem/speaking-tree

L’arbre qui parle

J’ai fait un beau rêve où je dansais avec un arbre
—Sandra Cisneros

Sur cette terre certaines choses sont indicibles
La généalogie des cassures
Un vent timide qui soulève les feuilles après un massacre
Ou le parfum du café alors qu’il n’y a personne en vue
Certains humains disent que les arbres ne sont pas des êtres sensibles
Mais ils ne comprennent pas la poésie
Ils n’entendent pas davantage la chanson des arbres quand ils sont nourris par
La musique du vent ou de l’eau
Pas plus que leurs cris d’angoisse quand ils sont cassés ou dépossédés
Aujourd’hui, je suis une femme qui aspire à être un arbre, planté dans une terre humide et sombre
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Gloses sur le livre

Pour sortir des nuées où l’on rêve les livres plutôt qu’on les écrit, j’ai copié dans mon carnet trois définitions.

« Réunion de plusieurs cahiers de pages manuscrites ou imprimées » écrit simplement Littré, rappelant que certains sont manuscrits, une histoire du théâtre par exemple, et qu’il s’agit toujours de combiner ou de coudre.

Mais c’est un peu carré et sommaire et j’aurais souhaité quelque chose de plus libre, de plus ivre.

Où est le portulan, le journal de bord et naufrage, l’herbier exotique, la recension d’animaux fabuleux ou disparus ?

Paroles fantômes d’hommes plus souvent que de femmes, sagesses fortes et vieilles comme des alcools, mythes effrayants, sacrifices sanglants, voix dont les voyelles mêmes se sont évaporées.

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Transports ferroviaires

En voiture ?
Non, d’abord la salle des pas perdus

Au delà de ce point
un titre de transport est exigé

Tu penses
à ceux qui ne partent pas
Ni billets ni tickets
Visages inquiets de ceux qui restent en gare
naufragés
sans jamais monter dans un
Paris Marseille Menton
ou mieux encore Paris-Rome
avec le soleil qui se lève sur Gênes et la mer

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Monologue du vieux boxeur

Souffle.
Respire.
Tiens ta garde.
Souffle.
Respire.

Corde à sauter, sac de sable, poire de vitesse.
Shadow boxing !
Comment on dit shadow boxing en français ?
Boxe dans le vide ? Boxe simulée ?
Pas de simulation là-dedans.
Boxer contre son ombre ?
Oui, je boxe contre moi-même.
Contre l’ombre, contre mes fantômes.
Je boxe contre l’ombre qui veut tout envahir.

Pendant des années, tous les soirs, après le boulot, j’ai pâli dans la lueur artificielle des salles de boxe, où ça pue les pieds, la sueur et le mâle.
J’ai travaillé la mobilité, j’ai travaillé l’endurance, j’ai travaillé l’esquive.
Loin des projecteurs et des applaudissements, loin du public.
Depuis mes douze ans, six jours par semaine.
Je me suis battu contre moi-même, jusqu’à la douleur, jusqu’aux muscles noués, jusqu’au souffle court, jusqu’à l’asphyxie.
Il faut que je respire. Continuer la lecture de « Monologue du vieux boxeur »

Tomber

De nuit en nuit, alors que que ses activités diurnes l’associaient plutôt à la gravité, il rêvait non pas exactement qu’il volait sans appareil et sans ailes, mais plutôt qu’il tombait, qu’il tombait de mieux en mieux, c’est-à-dire de plus en plus lentement, ayant développé un don peu répandu et généralement délaissé.

Ces rêves de vol, ou plutôt de chute ralentie, semblaient faire partie d’un ensemble, chacun d’entre eux contenait le souvenir des précédents. Et chaque nuit en effet, le rêveur s’entraînait, progressait, le suspens se prolongeait, se fluidifiait…

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L’estran

Photo H. Courvoisier

 

 

 

 

 

 

 

L’estran
Comme une chambre à l’occident
dont on aurait perdu la clé
Sous le ressac et le remous
Régulièrement noyée
Submergée sous un plafond de houle
Où dort captive notre imagination

L’estran
Chambre des vases, des sables, des rocs
Où se recueillent les épaves
Bizarrement oubliée des grands mythes
Parfumée de puanteurs poétiques
Où joue une musique de chambre mousseuse
De crépidules, littorines, balanes et buccins

Chambre d’un dormeur rouge
Cuirassé et armé jusqu’au bout des pattes
Parcourue de frissons argentés
D’allées-venues fugitives
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Espèces d’espace, comme disait Perec

Tout de suite, très simplement, il y a tout d’abord le carrefour. Une fois qu’il est dépassé, on tend à regretter le chemin que l’on n’a pas suivi, mais en même temps, à la croisée des chemins, on ressent un inconfort qui nous pousse à emprunter ou l’un ou l’autre. Serait-il possible d’habiter cette incertitude, le lieu d’où les chemins divergent, d’y rester, d’y faire sa maison ?
Très simplement, il y a, ensuite, le paysage. Dès qu’on le voit, dès qu’on l’aime, on voudrait s’y trouver, le toucher de près, y être inclus, et lorsqu’on l’approche, il disparaît. On comprend alors qu’il n’existait que dans la distance qui nous séparait de lui. Sans doute, cela a-t-il un lien avec l’essence du désir. Continuer la lecture de « Espèces d’espace, comme disait Perec »

Paul Lepic à contretemps

Tout petit déjà, Paul était contrariant et entêté, facilement décidé à jeûner plutôt qu’à manger son assiette de soupe. À Paris, Georges Pompidou construisait le centre Beaubourg et les voies sur berge… Vasarely et l’Op Art sur tous les murs. Ailleurs, poussaient les centrales nucléaires. Tout était en place pour aller de l’avant. Le futur devenait automobile, il suffisait d’y monter. 

Alors, on ne sait quelle irritation l’a pris, quel besoin précoce de désobéir… Il est soudain parti dans l’autre sens, vers le passé, à contresens, à contretemps. Il a étudié le latin et le grec que l’on commençait déjà à abandonner ; rien ne lui plaisait comme la poussière des vieux livres.

Personne ne le suivait, et cela aurait dû l’inquiéter. Il s’est retrouvé largué, seul dans son canot, dans son château, dans sa tour d’ivoire.

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Inspirés par les lettres de l’alphabet, quelques petits poèmes prosaïques

D’abord, il aurait voulu être épis de blé, puis faux, puis simplement fil de la faux, soigneusement affûté, et enfin, plus simplement encore, juste l’élan du faucheur, au moment précis où il va laisser la lame retomber : vrai, il ne cesse de changer d’avis.

Lui, toujours dans son dos, comme quelque chose qui le pousse, le bouscule, l’envoie de l’avant, avec malignité. S’il se retourne, rien, personne, tout est droit et plat. Il craint de finir bossu.

Là, l’espace est bizarrement neutre, efféminé mais sans charme : on y est vide, on y est en vacance. Des aspirations contradictoires nous emplissent la poitrine sans nous mener nulle part. On peut y rester longtemps, comme dans des sables mouvants, malgré l’absence des sirènes.
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