L’acacia falsifié

Acacia

L’acacia m’apprend-on est un faux acacia
Quoi, notre monnaie serait de la fausse monnaie ?
Notre prophète, un faux prophète ?
Qu’il est troublant
De voir un arbre plutôt familier
Ainsi dénoncé

Le nom acacia pourtant
Comme l’arbre, portait épine
Signale l’étymologie
Du verbe sanskrit
Piquer ou percer

Le grammairien Gilles Ménage
Pense qu’il vient de Barbarie
Et l’appelle acacia robini
Acacia de Robin
Robin quoi ?
Robin des bois ?

Carl von Linné
Plus avisé
Le baptise
Robinier faux acacia
Mais Robin pourquoi ?

Pour Jean Robin, jardinier et herboriste du roi
Créateur d’un jardin de simples
Dans l’île de la Cité à Paris
Lointaine île de mon enfance
Qui en aurait planté la première pousse
En seize-cent-deux
Dans le square René-Viviani
Près l’église Saint-Julien-le-Pauvre
Où elle est maintenant un très vieil arbre

Ou pour son fils Vespasien Robin
Héritier de la charge du père
Qui en aurait planté la première pousse
En seize-cent-trente-cinq
Au jardin des Plantes
Où elle est maintenant un très vieil arbre
Lointain jardin de mes amours d’enfant
Hanté par mon infante

Monsieur Robin
Je ne sais si c’est l’un
Ou l’autre
Était, paraît-il,
Si jaloux de ses graines exotiques
Qu’un mauvais plaisant
Le surnomma l’eunuque
Alors que parti de Paris
Le robinier a ensemencé tout le pays

Robinier, soit je veux bien
Mais quand certains dénoncent
Une espèce invasive
Je reste perplexe
Quoi il ne serait pas
Français de souche ?

Voilà une question à trancher
Nettement
Le premier à écrire « français de souche »
Est le Suisse Rodolphe Töpffer
Inventeur entre parenthèses de la bande dessinée
Il parlait de la langue rugueuse
Et inventive des montagnards
Sainte-Beuve le cite
Puis l’expression se fourvoie
Se dévoie
Mais l’arbre s’enracine
Il n’en a cure

Le robinier
Quoique ses racines soient toxiques
A une épine sans poison
Elle disparaît même dès que l’arbre croît
Comme certains d’entre nous
Que la maturité rend
Moins acerbes

Marquis et marquises
Apprécièrent le robinier d’ornement
Son tronc un peu jaune
Et cannelé
Ses folioles rondes
D’un vert tendre
Ses fleurs blanches
Et parfumées
Puis s’en lassèrent
Mais il continua son chemin
Sans eux

Américain
Ou encore mieux
Virginien
Il vagabonde
Prend la route
Escalade le talus
Longe la voie de chemin de fer

Espèce américaine
Espèce pionnière
Il est le premier à s’installer
Dans le terrain vague
À grimper la pente chahutée
Et comme d’autres conquérants
Il extermine parfois
Les indigènes
Sous son ombre

Je ne le vois pas aimer la solitude
Progressant par la racine
Plus que par son haricot noir
Qui en fait une sorte de légume géant
Il prospère davantage en colonie

Alors que d’autres feuillus
Semblent aspirer à un idéal de forme
Sphère, cône ou quenouille
Le robinier jette
Ses branches au hasard
À la va comme je te pousse

Son bois dur a servi
Aux échalas, perches à houblon,
Rouets, poulies
Cercles de tonneaux, chevilles

S’il s’est diffusé
Sur toutes les longitudes
Bizarrement, semble-t-il
Seuls Français et Italiens
Ont eu l’idée
De tremper les fleurs
Dans de la pâte à beignets
De les faire frire
De les sucrer
Pour créer un dessert
Succulent et aérien

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3 réponses sur “L’acacia falsifié”

  1. Je suis content de retrouver le projet de arbres. Ton approche pour l’accacia me parait l’angle idéal pour un éventuel livre. L’histoire d’un arbre et les histoires qu’il raconte. Je viens de lire ton poème à Mme. Manières. Elle à bien aimé!

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