Sous-bois : jacinthe

En forêt, au début du printemps, flotte juste au-dessus du sol ou du talus l’hallucination d’un brouillard bleu surnaturel, tirant sur le violet, d’une beauté stupéfiante. De plus près, un semis de clochettes cannelées et bouclées, accrochées à des tiges grêles d’un vert vif, émerge d’un bouquet désordonné de feuilles allongées. Comme l’anémone qui apparaît à la même époque, la jacinthe des bois est liée à la mort d’un beau jeune homme, Hyacinthe, transformé en fleur par Apollon qui l’a tué par accident. Miraculeuses, les jacinthes du camp gaulois de Bierre, des pentes de Souvigné, ou près de chez vous  éclosent avec les chants de la linotte mélodieuse, la grive musicienne et autres pinsons.

Très bizarrement, la nomenclature savante appelle cette amie de l’ombre Hyacinthoides non-scripta, «non écrite», alors qu’on sait bien depuis Ovide qu’elle porte sur sa fleur les mots Aï aï, «hélas » en grec ancien, inscrits par Phébus Apollon lui-même. Que mes gribouillis rappellent le deuil d’Hyacinthe et la beauté fugitive de sa fleur.

Devant un grand chêne

Situé dans le parc naturel régional du Perche, le chêne de la Lambonnière est protégé par l’Association Faune et Flore de l’Orne – AFFO.

Arrivé devant un grand chêne, on s’arrête
quelquefois, médusé
comme devant une apparition surnaturelle

Il est ineffable, ce moment cathédral
de manifestation, de révélation
et l’on ne sait au juste
quel secret on vient d’apprendre

L’intuition fugitive qui nous poigne
est-elle oiseau ou même papillon
À tenter de la saisir
risque-t-on de l’étouffer ?

Si l’incertitude engendre un texte frêle
qu’il soit comme le saule fragile
qui perd des rameaux
pour mieux les bouturer
au long des rives du cours d’eau Continuer la lecture de « Devant un grand chêne »

Brindille

Photographie Chris Kenny, Twigs

Je veux chanter jusqu’à
la brindille, là
dans ma main

Légère écorchure
au verso
d’une littérature
de branche et d’écorce

Brindille, brindille
pont et chemin d’insecte
petite pirogue monoxyle
aventure imaginaire

Bourgeon sec
fragment de ramille
relief d’une rupture
brindille

Alphabet fourchu
d’une écriture de la cassure
Bâtonnet d’un Yi-King
qui invente nos destins
anguleux

Saint personnage
mis en tableaux
par Chris Kenny
figure d’élagage
bonhomme allumette

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Chêne méditatif

On voudrait bien méditer
mais avec la même joie, le même humour
que le vieil Allen Gingsberg
Do The Meditation Rock

J’ai eu l’impression
que le chêne du pré voisin
pourrait être mon guide
avec son air un peu fou

Il n’est jamais trop tard
c’est une des leçons du chêne

Je sens qu’il enferme
en puissance latente
sagesse, paix, patience

Des chevreuils se rassemblent
pour l’écouter
les choucas lui donnent de la voix

Quant à la générosité
il a toujours donné sans compter
ça se voit, fagots, feuilles, glandées

Il crée une qualité de calme autour de lui
comme, j’imagine, un lama de l’Himalaya

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camerisier

Le chemin montait dans un sous-bois de la Drôme
C’était l’été, un rameau frêle et élégant
tendait ses feuilles opposées et ses fruit gémeaux
petites cerises jumelles d’un rouge ardent
depuis un arbuste qu’on aurait risqué de piétiner
alors que ses cousins sont des lianes volubiles

Aussi nommé camerisier, ce qui emmène
dans une chambre forestière meublée de verdure
où dormir sous la protection des ramures
plafond mouvant de feuilles et de lumière
Lonicera xylosteum appartient à la vaste famille
des chèvrefeuilles, chère à mon cœur

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Qui ponctue l’arbre ?

Comment faire pour
que cette encyclopédie
des arbres en vers de mirliton
grimpe plus haut
avec davantage de panache ?

Sans doute lui faut-il
pour s’animer
une ponctuation fugitive
rousse ou noisette
virgule de l’arbre
point d’interrogation ébouriffé
qui l’escalade si vite
qu’on peine à le voir
et davantage à l’écrire

De temps en temps
je le vois descendre
le tronc d’un grand frêne
pour boire dans la Coudre
ou hanter les cimes
du chemin creux du clos Fontaine

É dans l’abécédaire enfantin
il en va de l’écureuil
comme des petits oiseaux
il n’aime pas rester
là où l’on peut l’observer
et vaque à l’opposé

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Le mort-bois

Ramasseur de mort-bois, je suis
marche, ramasse, cueille
et personne n’a le droit
de me molester pour ça
précise la Charte aux Normands
obtenue en mille trois cent quinze
du roi Louis dix le Hutin

Le mort-bois n’est pas du bois mort
expliquent les vieux traités de droit
mais du bois vert de peu de valeur
dont les fruits sont méprisés
dont on ne fera ni planche ni poutre

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Marsault

Mars, oh, c’est le printemps
et chatons de saule dans le vent
Marceau, jeune général plein d’allant
de la République naissante
Marceau, qu’est-ce que tu mimes
Marsaut, marsault, réponds-moi
Je ne peux converser avec toi
si tu joues à cache-cache

Tu diffères par tes feuilles ovales
souvent tordues à la pointe
veloutées par en dessous
tes racines qui n’aiment pas l’eau
mais peuvent retenir la pente
ton bois plus cassant
et on te vanne surtout en montagne

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Exils du thuya

Photo Kalaloch Redcedar, Woodley Wonderworks

En Europe, pour masquer
nos médiocres châteaux
périphériques et empêcher
qu’on voie qu’il ne s’y passe rien
nous avons planté des haies opaques
de béton vert, nanifié, taillé, retaillé
Thuja occidentalis ou Thuja plicata
que les pépinières continuent à vendre

Son feuillage étrange et odorant
dont les écailles vertes ressemblent
à des arbres miniatures
formés d’autres arbres encore plus petits
remonte à des ères dinosauresques

Boudé par les oiseaux, acidifiant la terre
il repousse les insectes
sauf un, le bupreste du genévrier
qui l’a ajouté à son régime
et ne se gêne pas pour l’exterminer
Les thuyas américains sont déjà
interdits par certains de nos voisins

Au nord-est Thuja occidentalis, exporté
dans les bateaux de Jacques Cartier
et confondu avec l’annedda
qui a sauvé son équipage du scorbut
si bien qu’il se retrouve baptisé
Arbor vitae, arbre de vie
dans les jardins du roi François

Chez lui, il s’appelait grand-mère giizhik
avec grand-père bouleau
il protégeait les Ojibwas
dans ce monde-ci et dans l’autre

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