En ce mois souvent consacré aux ripailles, pour la bonne bouche, cet extrait du savoureux Dictionnaire infernal de Collin de Plancy

RAOLLET (JACQUES), — loup-garou de la 
paroisse de Maumusson, près de Nantes, qui 
fut arrêté et condamné à mort par le parlement d’Angers. Durant son interrogatoire, il 
demanda à un gentilhomme qui était présent 
s’il ne se souvenait pas d’avoir tiré de son 
arquebuse sur trois loups ; celui-ci ayant répondu affirmativement, il avoua qu’il était 
l’un des loups, et que, sans l’obstacle qu’il 
avait eu à cette occasion, il aurait dévoré 
une femme qui était près du lieu. Rickius dit que lorsque Raollet fut pris, il avait les cheveux flottants sur les épaules, les yeux enfoncés dans la tète, les sourcils refrognés, les 
ongles extrêmement longs ; qu’il puait tellement qu’on ne pouvait s’en approcher. Quand 
il se vit condamné par la cour. d’Angers, il 
ajouta à ses aveux qu’il avait mangé des 
charrettes ferrées, des moulins à vent, des 
avocats, procureurs et sergents, disant que 
cette viande était tellement dure et mal assaisonnée qu’il n’avait pu la digérer.

novembre grippe

Quand la nuit distribue à ses figurants leurs rôles et leurs couteaux, je n’aime pas à me trouver dans une gare de province mal éclairée et déserte. La lueur de veilleuse qui suinte dans les salles d’attente évoque l’insomnie trempée de sueur. Et je pense au malade qui, dans une chambre équivoque, sent venir sa crise cardiaque ou son angoisse crépusculaire. Il est vrai que toujours, à ce moment, un express d’une rapidité inouïe me prend au passage et me dépose en quelques secondes devant une crique étincelante — entre Saint-Raphaël et le Le Trayas.

André Hardellet « Film (en partie censuré) », La Cité Montgol, Poésie/Gallimard.

Tous ces signes pointent vers quelque chose, mais vers quoi ?

DANS LA LETTRE
L’abri, c’est magistral, à l’intérieur d’un a, par egzemple, d’un o, d’un i — intérieur mince, bien sûr, que celui de l’i, mais combien certain, tiède même, gemütlich. Avec ça bien sûr, on ne va pas loin sur le chemin de la renommée. Bien plutôt, on va lentement. Oh combien d’écrivains et combien d’écrivaines

qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

   à l’intérieur d’un i se sont ensevelis.

Si l’on est désinvolte, on peut choisir autre chose : l’aleph, l’oméga, le sampi.

Ah petit troupeau, petit troupeau, que tu nous fais souffrir.

Raymond Queneau, Texticules, Contes et propos, Folio Gallimard.

Rappelons la violence destructrice et salutaire de René Daumal

Il s’en faut que j’y parvienne ! Même dans la prose, dans la parole et l’écriture ordinaires, — comme dans tous les aspects de ma vie quotidienne — tout ce que je produis est gris, pie, souillé, mêlé de lumière et de nuit. Alors, je reprends la lutte après coup. Je me relis. Parmi mes phrases, je vois des mots, des expressions, des parasites qui ne servent pas la Chose-à-dire ; une image qui a voulu être étrange, un calembour qui s’est cru drôle, une pédanterie d’un certain cuistre qui devrait bien rester assis à son bureau, au lieu de venir jouer du flageolet dans mon quatuor à cordes, et, chose remarquable, du même coup c’est une faute de goût, de style ou même de syntaxe. La langue elle-même semble agencée pour me déceler les intrus. Peu de fautes sont de technique pure. Presque toutes sont mes fautes. Et je raie, et je corrige, avec la joie qu’on peut avoir à se couper du corps un morceau gangrené.

1941

René Daumal, Poésie noire et poésie blanche, Poésie/Gallimard.

Baudelaire : projet inachevé d’un épilogue pour l’édition de 1861 des Fleurs du Mal

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
— j’ai dit:
Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
Que de fois…
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l’infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,

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Mon ennemi en chantier.

Je suis mon propre ennemi. Et la guerre dure.
Aussitôt que je me vois, je m’arrache le masque, j’expose mes mensonges, je dénonce mes prévarications.
Ennemi de moi-même, je suis un chasseur sans merci, qui me traque, me piste, me débusque, qui s’attache à sa proie.
Si d’aventure je me perds de vue, bientôt je me retrouve et la lutte reprend, ardente.
Hélas, je ne prends l’avantage que pour un moment, les forces sont trop égales, à la fin mon adversaire se libère. La poursuite recommence. Elle ne cesse plus.

La pédagogie de notre maître Nasr Eddin Hodja

Nasr Eddin est en train de donner la leçon à ses jeunes élèves, lorsque entre dans la salle de classe le père de l’un d’eux. Il vient offrir au Hodja une magnifique assiette de baklavas, qu’il n’a naturellement pas l’intention de partager avec ces garnements.

Malheureusement pour lui, le maître, presque au même instant, est appelé au dehors pour une affaire urgente. Non sans avoir posé l’assiette sur une haute étagère, il déclare en sortant :

– Surtout, les enfants, n’y touchez pas ! Ces friandises sont empoisonnées, et en manger vous ferait mourir.

À peine a-t-il le dos tourné, que les enfants, qui n’ont pas cru un mot de cette histoire, s’emparent de l’assiette et lui règlent son compte avec délices en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Lorsque Nasr Eddin revient, il découvre une scène consternante : les enfants se roulent de douleur en gémissant, et à terre gisent les mille morceaux de son bel encrier de porcelaine.

– Vous êtes touts des chenapans ! s’écrie le Hodja, qui a tout de suite constaté la disparition des baklavas. Vous serez sévèrement punis.

– Ô maître ! réussit à dire l’un d’eux dans un râle de douleur, ne parle pas durement. Nous avons été si confus d’avoir cassé ton encrier que nous nous sommes tous suicidés en mangeant les gâteaux empoisonnés.

– Ah ! relevez-vous, chers enfants. Je vous félicite d’avoir si bien compris l’essence de mon enseignement.

Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, préparées et présentées par Jean-Louis Maunoury, Phébus.