Argile à silex

Ici le soc de la charrue
quand on laboure
la terre grasse
tinte souvent
sur une dure caillasse

J’habite un pays de silex et d’argile
On dit même d’argile à silex
La dialectique est naturelle

Incisif et concis, silex parle au poète
une langue tranchante

Substance amorphe et fuyante, argile
pose un autre défi

alourdit les souliers
les sabots quand on arpente
la terre mouillée, et ralentit
et tire vers le bas

Silex, frappé sur un roc ferreux
provoque une étincelle

Silex allume le coup de feu
d’une platine à miquelet

Mais argile a du talent
piège l’eau
apprend aux doigts
à modeler en
trois dimensions

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Titre de propriété

Plus de questions que de réponses

Souvent
Ma maison, mon arbre
l’adjectif possessif
Ô ma femme, ma main
me laisse perplexe
et je soupçonne une erreur
ma nuit, ma colère
ou une hérésie habituelle
sur laquelle je ne parviens pas
à mettre le doigt
mon doigt ?

Où est l’acte notarié
qui m’en accorde propriété ?
Je crains de l’avoir égaré

Suis-je possédant ?
De quoi, nanti ?
Suis-je possédé ?

Ma mère
mère de frères et de sœurs
leur mère
range ses affaires

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La guerre de Troie n’a jamais cessé

Nous souffrons de la persistence d’images et de faits
je ne saurais dire s’il s’agit de leur éternel retour
ou d’un temps qui ne s’écoule pas
collé à nous, dans lequel nous sommes englués
mouches sur un tortillon empoisonné

Nous souffrons du perpétuel recommencement
de drames antiques, comme si rien n’avait changé
comme s’ils étaient cloués dans notre chair
quoique nous nous démenions pour leur échapper
C’est le versant noir du mythe
un piège qui a refermé
ses dents sur nous

Une obscure obsession, une noire histoire d’intérêt
recommence sans cesse la guerre de Troie
la destruction de ses temples
le massacre de ses enfants et de ses femmes
Ô Polyxène, Cassandre, Astyanax
Andromaque, esclave dans la maison
de l’assassin des siens Continuer la lecture de « La guerre de Troie n’a jamais cessé »

Le canot d’écorce de bouleau

Parcourant la forêt des mots comme un coureur des bois solitaire, descendant au fil de l’écriture, dévalant la page comme dans un léger canoë d’écorce de bouleau, silencieux, marquant à peine la surface, je me souviens du Dernier des Mohicans, publié aux États-Unis en 1826. La mélancolie qui en émane tient pour partie à l’atmosphère crépusculaire d’une terre d’ethnocide, voir de génocide que le reste du XIXe siècle confirmerait. Les 38 Dakotas racontés par Layli Long Soldier, Wounded Knee, etc.

D’ailleurs, ce canot ne m’appartient pas, je l’ai emprunté sans me gêner, peut-être pas à un Mohican, mais au moins à un Chippewa ou Ojibwe.

Tandis que je suis emporté par ce sombre courant de pensée, arrivent les massacres commis par la colonisation française en Algérie, par exemple les enfumades de tribus entières réfugiées dans des grottes, en 1844 et en 1845. Les soldats y allumaient un brasier de bois vert, asphyxiant femmes, enfants et hommes. Existe-il une parenté entre le crime américain et le crime français ? Les uns payaient pour les scalps des rebelles, les autres pour les oreilles coupées. Y avait-il de part et d’autre un désir d’anéantir ces peuples si puissamment ancrés dans les terres convoitées ? Continuer la lecture de « Le canot d’écorce de bouleau »

Pourquoi il ne faut pas écrire de textes érotiques : partition en écriture inclusive

Quant aux filles, c’est autre chose. Jamais fille chaste n’a lu de romans ; & j’ai mis à celui-ci un titre assez décidé, pour qu’en l’ouvrant on sût à quoi s’en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue : mais qu’elle n’impute point sa perte à ce livre ; le mal était fait d’avance.
Jean-Jacques Rousseau, préface à La Nouvelle Héloïse.

Portrait imaginaire du XIX e siècle, par H. Biberstein : Sade soumis aux quatre vents des suggestions diaboliques

Outre le risque de dévoiler l’étroitesse de l’expérience de leur narrateur ou narratrice, la banalité de ses fantasmes, une brutalité excessive ou une sophistication oiseuse, le texte érotique court le danger, une fois ôtés les oripeaux de la bienséance et du bon goût, de le laisser à contretemps, elle ou lui, l’auteur, nu comme un ver ou un comme un singe, la narratrice, aussi déshabillée que la paume de la main ou la vérité sortant des eaux.
Et comment s’assurer du consentement des divers participants à cette écriture et à cette lecture ? Ou même qu’ils aient l’âge adéquat ?
Y aurait-il comme pour les gestes, les caresses, une nécessité de gradation, des signaux à donner, pour que lectrice ou lecteur puisse s’échapper à temps, refermer le livre ou enjamber lestement les pages incriminées comme on repousse des avances malvenues ? Doit-on montrer d’un doigt inquisiteur ces lignes, les renverser d’une manière révélatrice, les colorier d’un incarnat qui les distinguât du reste ?
Peut-être d’abord mentionner d’abord, doucement, prudemment, la «main», le mot «épaule», avant de s’engager sur des surfaces plus intimes, avant d’accéder au trouble de la chevelure ?
Encore faut-il que le texte contienne des pages innocentes (à défaut de pages innocents) où reposer en sécurité, sans avoir à s’assurer qu’aucun œil lubrique ne guette par le trou de la serrure, qu’aucune main fébrile n’est serrée sur la poignée de la porte. Continuer la lecture de « Pourquoi il ne faut pas écrire de textes érotiques : partition en écriture inclusive »

Face au texte : Explosion dans le langage IV

L’entreprise de démolition d’Annibal Mousseron s’attaquerait d’abord au langage, lengatge a-t-on écrit au Moyen Âge. Lengatge, c’est bien. Déjà on ne reconnaît plus le mot, on est ralenti et perplexe.
Si, aspirant au Big Bang d’une création neuve, s’attaque au langage, dynamite le mot «langage», y aura-t-il une lente explosion, une explosion ralentie, des éclats qui se dispersent, qui divergent et s’inscrivent nouvellement sur la page ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage IV »

Face au texte : Explosion dans le langage III

Annibal Mousseron cherche encore, cherche à nouveau à libérer son écriture. Libérer, qu’est-ce à dire ? Merci, le dictionnaire Robert, il s’agit d’élargir, il s’agit de déchaîner, délier, affranchir, ouvrir à tout vent, de dégager une substance, une énergie jusqu’ici contenue.
La destruction fut ma Béatrice.
Il faut ici être bien armé, mais pour quoi faire ?
Pour élargir, dans la grande largeur, dans l’immense largeur, en format paysage ; pour briser les fers de la forme, les limites de la syntaxe ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage III »

Face au texte : Explosion dans le langage II

Les échecs s’accumulent, Annibal Mousseron n’a réussi ni à extraire du verbe une essence non verbale, ni à tracer des lignes d’écriture aussi affûtées que celles d’une gravure de Dürer, ni à trouver l’équivalent en prose de l’abstraction radicale du Carré blanc sur fond blanc, pas plus qu’à distiller les phonèmes et produire un condensé d’ombre et de silence.
Rassemble alors un tribunal de mots pour se juger et se condamner lui-même.
Réquisitoire : pourquoi se mêle-t-il, comme jadis un protonotaire de la couronne, de trier les mots en fonction de leurs lettres de noblesse, de laisser les uns passer et les autres pas ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage II »

Face au texte : Explosion dans le langage I

Narrateur : Annibal Mousseron, terroriste timide

Cherchant à gravir les sommets du texte, guerroyant à la fois contre lui-même et contre la phrase, guerre intestine qui durera aussi longtemps qu’il se mêle d’écrire, Annibal Mousseron achoppe toujours sur la même pierre, bute toujours sur le même obstacle, il s’agit d’une libération dont il ressent la nécessité, mais ne sait nommer et encore moins pratiquer. C’est là le vif du sujet, la déchirure.
S’il savait précisément ce qui le limite, ce qui le bride, pourrait peut-être s’en libérer… Mais ne conçoit pas clairement la nature de ses chaînes, et comme une bête, s’agite, tire stupidement dessus, s’encolère, ne rêve son affranchissement qu’en termes de destruction ou d’explosion. Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage I »