Argile à silex

Ici le soc de la charrue
quand on laboure
la terre grasse
tinte souvent
sur une dure caillasse

J’habite un pays de silex et d’argile
On dit même d’argile à silex
La dialectique est naturelle

Incisif et concis, silex parle au poète
une langue tranchante

Substance amorphe et fuyante, argile
pose un autre défi

alourdit les souliers
les sabots quand on arpente
la terre mouillée, et ralentit
et tire vers le bas

Silex, frappé sur un roc ferreux
provoque une étincelle

Silex allume le coup de feu
d’une platine à miquelet

Mais argile a du talent
piège l’eau
apprend aux doigts
à modeler en
trois dimensions

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Nerval encore

La nécessité de revenir à Nerval naît d’un remords de n’en avoir pas assez dit, et sans doute d’un mouvement de reprise plutôt nervalien, lui qui réutilisa, découpa, colla, réécrivit plusieurs fois les mêmes textes au sein d’une œuvre pourtant variée et abondante. M’apprivoisa à son étrangeté de premier abord le fait d’y retrouver le goût de mon grand-père Georges pour les généalogies imaginaires et les contes invérifiables sur les origines lointaines des noms de famille.
Je me souviens très bien que c’était l’été où, alors que j’étais d’une famille de la petite fonction publique, je travaillai pour la première fois en usine, à Sainte-Mère-l’Église, et où je découvris la vie et la solidarité du monde ouvrier. Avec mon premier salaire, je partis en Grèce, visitai Delphes, « La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance ? »
Me pousse aussi vers Nerval mon goût du sommeil et des songes, de l’inspiration remontée de leurs profondeurs troubles, et une rébellion très profonde contre le monde tel qu’il est, tel qu’il va, tel qu’on nous le vend.
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L’aveu Nerval

On entretient parfois avec un texte une liaison secrète, on le retrouve avec délice le soir en se couchant ; si l’on est empêché de le fréquenter dans la journée, on y pense avec un sourire ; on n’en parle pas forcément aux autres. Le nom de son auteur peut être universellement célèbre, n’empêche, il s’agit d’une histoire profonde, souvent nocturne, discrète avec lui, avec son écriture, sans fanfare ni tambour.
Malgré mes efforts, je ne parviens pas à me rappeler qui m’a introduit à Nerval, dont j’ai d’abord lu Les Filles du feu, c’est peut-être M. Jean-Paul Ballorain, dont je fus l’élève admiratif mais plutôt fuyant au lycée Henri IV de Paris. Il me fit en tout cas découvrir Baudelaire et Poe sous un jour nouveau et très vif.
« Sylvie, souvenirs du Valois » est comme l’essence des Filles du feu. En tout cas, « Sylvie » m’enchanta de sa féérie nostalgique et de sa délicate ironie, en plus de me faire découvrir que la région parisienne avait recélé jadis des espaces champêtres et paysans, que je n’aurais pas soupçonnés. En les recréant, Nerval leur invente une légende immortelle.
L’édition dans laquelle je l’ai lue n’était pas une édition scolaire. Une note médiocre et jalouse, en bas de page, signalait que Jenny Colon qui aurait inspiré telle ou telle figure de femme fictive était en réalité une actrice assez quelconque.
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Titre de propriété

Plus de questions que de réponses

Souvent
Ma maison, mon arbre
l’adjectif possessif
Ô ma femme, ma main
me laisse perplexe
et je soupçonne une erreur
ma nuit, ma colère
ou une hérésie habituelle
sur laquelle je ne parviens pas
à mettre le doigt
mon doigt ?

Où est l’acte notarié
qui m’en accorde propriété ?
Je crains de l’avoir égaré

Suis-je possédant ?
De quoi, nanti ?
Suis-je possédé ?

Ma mère
Mère de frères et de sœurs
Leur mère
range ses affaires

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L’arbre transparent II – Orme

Appliqué à voir ce qui n’est plus là

je sais enfin l’arbre fantôme
qui me hantait, c’est l’orme

« Sentez-vous son parfum spectral
frais le matin après une averse printanière ? »

Enfant, entre soixante-dix et quatre-vingt
je n’ai pas vu les grands ormes mourir

presque tous étouffés par la graphiose
épidémie revenue avec des bois américains

J’étais plus près de l’orme Saint-Gervais
l’arbre de justice, que de Saint-Fulgent-des-Ormes

Ici en Normandie, il était partout
et n’est plus nulle part, nul écho

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Prosopopée du vent dans les branches

Naturellement,
murmurent les arbres
d’un même souffle
nous avons davantage
d’affinités
avec le vent
même si parfois
la tempête nous moissonne
et nous couche
dans un linceul de verdure
quand nous soufflons nos pollens
avant l’apparition des feuilles
à perdre haleine
« anémogamie » écrit le botaniste
mariage aérien par les alizés
en grec anemos, en latin anima
âme du souffle
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Notre Amérique à nous

En quête d’une vie meilleure, nos arrière-grands-parents, Adélaïde et Victor ont émigré au Saskatchewan. Cet État canadien offrait des terres aux colons qui s’engageaient à les mettre en valeur. Les registres d’Ellis Island gardent la trace de leur arrivée à New York, en février 1898. Ils ont vécu au Saskatchewan, ont raconté les hivers rigoureux et enneigés, les rencontres avec les Indiens, et ces fragments transmis de génération en génération constituent notre ouesterne familial. S’il existe deux ou trois photos de leur voyage sur le paquebot la Bretagne, il n’y en plus de leur maison là-bas, mais celle-ci a survécu. Au deuxième plan, des Indiens dansent, je pense qu’il s’agit de Cris des Plaines, mais ce n’est qu’une supposition. Le gouvernement canadien avait écrasé quelques années plus tôt l’insurrection des Cris alliés aux Métis de Louis Riel.

Deux viornes des petites routes du Perche

Fleurs et feuilles printanières
dans la bibliothèque de la haie
offrent toujours même après des années
quelques surprises

Comme un florilège poétique
ignoré jusque-là
se révèle au long d’une route familière
arbrisseau ou arbuste, tressé aux autres
petites fleurs blanches
en corymbes circulaires
dont le parfum vaguement malodorant
attire sans doute d’autres que nous
feuilles d’une verdeur de menthe, veloutées
finement dentelées, bourgeons nus

On lui a attribué tellement de noms
que cela crée un flou
son histoire doit être longue
et riche en langues anciennes
rurales et païennes

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Le siège de Mazagran, le peintre Félix Philippoteaux et moi

Qui s’intéresse aux guerres coloniales menées par la France en Algérie au 19e siècle doit souvent se contenter du récit qui en est donné par des officers français, bureaux arabes, généraux, gouverneurs. Manque perpétuellement le point de vue des Algériens. L’épisode du court siège de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, a longtemps été célébré comme un haut fait de l’armée coloniale. Sa vogue a même suscité une boisson au café, et une sorte de tasse pour la contenir.
L’article très intéressant que Wikipedia consacre à l’engagement fait exception à la règle en juxtaposant intelligemment trois récits incompatibles du combat. Il y a celui du général Guéhéneuc, cité dans la notice que le peintre Philippoteaux (1815-1884) consacre à son tableau Défense de Mazagran, répondant à une commande officielle du roi Louis-Philippe pour la galerie des batailles du château de Versailles : « L’attaque a duré cinq jours : la force totale de l’ennemi est estimée à douze mille hommes, d’après les calculs les plus modérés ; il avait avec lui deux pièces d’artillerie. »
Puis celui d’un ancien officier d’État-major, Pellissier de Reynaud : « Mustapha ben-Tami, khalifa de Mascara, à la tête de 1500 à 2000 hommes, dont un quart environ d’infanterie, vint attaquer avec quelque vigueur un poste fermé situé sur les ruines de Mazagran et défendu par 123 hommes du 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique ».
Et enfin celui El-Hossin-ben-Ali-ben-Abi-Taleb, Histoire d’El hadj Abd-el-Kader’, 1847-1848, traduit par Adrien Delpech dans la Revue africaine, 1876 : « La ville fut entourée de toutes parts. Les soldats se précipitèrent aux murailles. Nous pointâmes une pièce de canon qui abattit la hampe à laquelle ils arboraient le drapeau. Certain jour, un homme du nom de Sid Mohamed ben Mezrona’, bach-kateb (trésorier) des soldats, répandit le bruit parmi ceux-ci que le sultan avait écrit de retourner ; les soldats partirent. »
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Le prisonnier fantôme, traduction d’un poème de Heid Erdrich

Cahin-caha, continuant à me mêler de ce qui ne me regarde pas, poursuivant mon chemin parmi les poétesses amérindiennes, j’ai traduit ce poème tiré de National Monuments, de Heid Erdrich, dont on peut lire la version originale, « Ghost Prisoner » sur le site Poetry Foundation. Née en 1963, Heid Erdrich est ojibwé.

Ce prisonnier et d’autres « détenus fantômes » étaient cachés, principalement pour empêcher que le comité international de la Croix Rouge puisse surveiller la manière dont ils étaient traités, ont avoué des responsables.

— « Rumsfeld a ordonné que des suspects irakiens soient détenus comme « prisonniers fantômes » », San Francisco Chronicle, 17 juin 2004.

Prisonnier fantôme, meurtrier
il souhaiterait être invisible, pur courant d’air
déjà mort. Son lit étroit le déverse
au loin,  il rêve qu’il s’évade
par les saintes brèches qui s’ouvrent
dans le sourire de son jeune fils.
Les dents tombées lui offrent
une liberté si absurde
qu’il s’éveille et qu’il rit.

Personne n’entend le prisonnier fantôme
qu’il geigne ou qu’il supporte stoïquement
les instruments que nous payons
pour jouer une marche à la liberté
si absurde que nous nous réveillons
et hochons silencieusement la tête.
Nous ne disons pas de mal d’un mort.

Prisonnier fantôme, toujours meurtrier
il souhaiterait être visible, flamme aérienne
et rallier les morts. Dans sa cellule étroite
seulement la place de prier. Sainte, sainte
vengeance d’un fantôme expulsée par les brèches
de sa propre bouche martyrisée, malédiction
si absurde qu’il s’éveille à son hurlement. Continuer la lecture de « Le prisonnier fantôme, traduction d’un poème de Heid Erdrich »