Un if

Un if
Longtemps rétif
à la poésie des conifères
des porte-aiguilles
qui me paraissaient
sinistres et stériles
j’ai marché jusqu’à l’if
« millénaire » de Jauzé
dans la Sarthe
entre ruisseau et bois
heureux et pensif

Sa présence ébouriffante
son tronc vrillé et fendu
l’écorce rougeâtre en écailles
l’importance sauvage
de sa ramure excluait
que l’on fasse fi de l’if

À dire vrai, l’arbre massif
et sombre au cimetière
ne portait pas de cônes
mais des fleurs petites
brunes anémophiles

Somme toute près de l’église
croissant aussi lentement
que houx ou buis
il rappelle aux morts
de l’ouest et du nord
ce que dit au sud
le cyprès d’Italie figuratif :
l’ombre noire du trépas
obscurcit le jour
mais il y a l’espoir
qu’il ne triomphera pas
toujours de l’amour

Deux ifs
Sur ce chemin printanier et méditatif
je me suis au moins lié d’amitié posthume
s’ils veulent bien
avec Albert Samain de Lille
mélancolique à Versailles
« Voici tes ifs en cône
et tes tritons joufflus »
et Silius Italicus
Romain tout aussi défunt
qui m’apprend
qu’à côté des enfers
devant la grotte de Cerbère
tout un peuple détestable
de vautours, d’orfraies, de harpies
niche dans un grand if
Il dit aussi qu’un autre
en Tunisie
marque le lieu
où la noble dame Didon
reine de Carthage
se donna la mort
avec le glaive de l’amant fautif

Trois ifs
Taxus baccata dit Linné soupçonneux
en me faisant les gros yeux
de crainte que je ne me lance
dans une rapsodie étymologique
ce qui ne manque pourtant pas
d’arriver

Quatre ifs
If viendrait du gaulois
La tribu des Éburons
aurait porté son nom
Et détail curieux,
c’est précisément avec un
poison à base d’if
que leur roi Catuvolcus
une foi vaincu par César
se serait donné la mort

Avouons que l’arbre est nocif
extrêmement
jusqu’à la graine
au point d’en être imputrescible
et insecticide
Sa longévité n’a d’égal
que sa toxicité
En un instant il envoie
hommes, ânes ou chevaux
pâturer l’éternité
sauf les fruits charnus
et rouges des pieds femelles

Taxus aurait même engendré
le mot « toxique » selon Pline
C’est un tel poison qu’on s’en sert
c’est dire, pour soigner le cancer

Cinq ifs
Ce n’est pas là
sa moindre sorcellerie
Eochaid Mugmedon
roi suprême d’Irlande
aux temps mythiques
cherchait sa reine Etain
disparue depuis un an
Des baguettes d’ifs
marquées d’oghams
lui indiquèrent
dans quelle colline féérique
sídhe, elle était enfermée
il assiégea et la délivra
Et « if » est le nom de la rune
anglo-saxonne íh, ᛇ

Six ifs
À moi, Nicolas Maréchal
marquis de Bièvre paraît-il
et mousquetaire
saint patron du calembour
L’instant est décisif
dans ma tâche de Sisyphe
Faut-il que je dise le bal des ifs
à Versailles
où Louis déguisé en arbre
courtisa la Pompadour ?
Les topiaires en cône
en spirale, en pyramide
aux jardins français ?

Sept ifs
Avec des « si »
on mettrait Paris en bouteille
revenons à la fibre, au bois de cœur
Qu’à l’homme on se fie
pour le transformer en arme
Pique d’if encore fichée
entre les côtes d’un mammouth
ou encore arc en bois d’if
depuis la préhistoire
Le nom grec de l’arbre
ressemble à celui de l’arc
d’où étymologie imaginaire
et archers d’Iturée
Syrie, Judée ou Liban
dans l’armée de César

Huit ifs
C’est là qu’expéditif
autant qu’offensif
je cesserai de courir
choisissant l’arc
Il est un trait, une flèche, l’if
tirée de la terre vers le ciel
unissant l’une à l’autre

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