Jules Verne et moi

VerneJe parle des œuvres complètes, de l’intégrale en format poche, avec les gravures d’origine, dans une édition plastifiée à laquelle avait participé Michel Roethel libraire spécialisé de la rue Lagrange que je finirais par rencontrer. Ses vitrines contenaient les somptueuses éditions originales des « Voyages fantastiques » de Jules Hetzel et cent autres trésors qui m’arrêtaient longuement alors que je descendais de la montagne Sainte-Geneviève, en revenant du collège. Tout cela déboule dans mon imagination déjà fiévreuse, le héros sous-marin, sombre, rebelle, qui s’appelle « personne », comme Ulysse, le flegme britannique qui me paraissait un idéal moral aussi élevé que le stoïcisme, l’astuce du Français Passepartout, une princesse indienne enlevée aux cruels sectateurs de Kali, un voyage dans la lune à bord d’un obus, un éléphant à vapeur, un héritage disputé lors d’un jeu de l’oie à la taille la carte des États-Unis, des diamants artificiels, une ville flottante, des Carpates ténébreuses, des robinsonnades en famille, les chevauchées furieuses de Michel Strogoff, ses yeux épargnés par la lame chauffée à rouge à cause des larmes versées sur le sort de sa mère. Et naturellement, j’en sauvais, des princesses ! Et les tourments dont je les délivrais étaient imaginés avec un sadisme raffiné.

Mon obstination à les lire tous, jusqu’au dernier, systématiquement, sans en sauter une ligne, révèle quelque chose, mais quoi ? Souvent, j’ai élaboré des programmes de lecture que j’ai appliqués avec une rigueur qui me paraît étrange, rétrospectivement. Ai-je contracté dans Jules Verne le goût de la liste, celui des noms latins de plantes ou d’animaux, du mélange de la fiction et du didactique ?

Une vie dans les livres

Remarque pour le chêne

Chêne de la Réserve biologique de la tourbière des Froux

Donnez-lui une cupule, un gland
le petit littérateur rimaillera gentiment
Mais face au chêne, grand
devant le chêne, sous ses branches
un scrupule le prend
Il ferait presque la révérence
Le silence se fait

Le chêne, pas d’affinités
avec le mot
plutôt mutisme
traversé de souffles, de bruissements
Le chêne ne bavarde pas, n’affabule pas
Ses murmures, on en a l’intuition, sont sacrés
autant qu’ardus à interpréter
Si son écorce et son bois rude
habillent un esprit dryade
à la peau douce
elle ne parle pas notre langue

Comme d’autres géants
son évidence n’a pas de nom
car il est
il est plus évidemment que nous ne sommes
plus durablement aussi
plus rugueux, plus grenu, plus robuste, plus ramifié
davantage et mieux
On ne le présente pas
car il est déjà là, toujours
Son front fait fi des couronnes
n’a pas besoin de lauriers
Tout simplement il règne

Il triomphe, innommé
même si l’on s’enfonçait dans les racines
fouillait les généalogies
cassanos, quercus, robur, drus ?
S’il eut jadis un nom
ce mot est devenu synonyme d’arbre
Perplexité au chêne
De quel bois je me chauffe ?
De quel bois je suis fait ?
De quel bois fut construit le navire Argo
Qui conquit la toison et devint constellation ?
De quel bois la lance roide ?

Qui aurait pu saisir ses cheveux
plier son col
lui tremper la tête dans l’onde
pour le baptiser ?

Si enfin le littérateur se tait
le silence sera-t-il chêne ?

Debout

Arbres_debout

Debout
en pleine nuit
sous les étoiles
et encore
à l’aurore
Debout
quand tous
sont couchés
Ermite
veilleur
sentinelle
sur la lisière
Vigie de la haute mâture
debout
dans la pluie
dans le vent
debout
Ondulant
faséyant
mais debout
Témoin
aux aguets
aux essarts
Selon les saisons
rêveur éveillé
mage
mécène
ou ascète
Toujours debout
simplement debout

La métaphysique du mot entrevue par un idiot

Un jour le mot a échappé à la voix
Un jour le mot s’est coupé de la voix
s’est tu
Couché sur une feuille d’écorce
couché sur une tablette d’argile
imprimé
a dit mot sans que personne ne parle
Un jour le mot s’est séparé de la présence
Le mot a déserté le théâtre de la parole et du corps
s’est extrait du rythme et du chant
Soudain le mot
message d’un absent à un absent
signe d’absence
Impression de son
Voix fantôme
voix sans chair
Définitif, permanent, le mot
griffé dans le papier
incisé dans la pierre
Tracé effrayant, rune menaçante
sur la borne, sur l’arbre, à la frontière
Un jour le mot a volé comme une flèche
a navigué, autres temps autres lieux
Un jour le mot s’est coupé de la voix et du souffle
s’est coupé de la vérité du corps
s’est désincarné
bandelettes et momies
A ouvert des abîmes d’absence
a murmuré des mensonges
Un jour le mot a mué, est devenu étranger à son ancien corps
l’a quitté comme on quitte une chrysalide
Un jour le mot est devenu écriture
un jour le mot est devenu bibliothèque
un jour le mot est devenu le parler des morts
plus encore que celui des vivants

Infortunes du poète

Après avoir passé de longues semaines, puis des mois et finalement des années à étudier la langue des morts pour pouvoir communiquer avec eux, le poète se trouva soudain démuni, lorsqu’il dut parler à nouveau avec des vivants. Plus personne ne le comprenait.

Exhortations

Aiguise tes couteaux
Mets un caillou dans ta chaussure
Avec armes et sans bagages
décampe
Prends ombrage
Brise la trêve
Rabats joie et trouble fêtes
Bois sans soif et pisse vinaigre
Fomente une rébellion
Cours, cours, à corps perdu
à tue tête
Entretiens le malaise
Mords les chiens
Frotte du sel sur tes plaies
Fuis le repos
Pleure sans cesser de courir
Piétine, enjambe, brasse
Chemine, chemine encore
Conspire, dissipe tes trésors
Déraisonne, dépense
jusqu’à ton dernier sou
ta dernière chemise, ton dernier souffle
Cours toujours
Si tu as faim, mange ta main
mais garde l’autre
pour te faire un sang d’encre
et des doigts de plume

Se piquer d’érudition

L’églantier
Sur le buisson dardant de l’églantier se greffe un tel concours de mots et d’érudition qu’il est un sujet épineux. Appelé au Moyen Âge aiglant puis aiglantier, il montrerait des affinités avec l’air et le vol, tout autant qu’avec le bec ou la serre. À en croire mon vieux Larousse, on retrouve écrit dans son nom un antique verbe sanskrit, , traverser, être tranchant, aigu, acéré, comme, par exemple, açri, fil ou tranchant de l’épée ; âçi, crochet de serpent.
Ancêtre rustique, rude, rustre de la rose, sa floraison déploie cependant cinq pétales d’un éclat délicat, d’une nuance raffinée. Elle est à la fois discrète et remarquable, puisqu’elle bénéficie d’un nom bien distinct de celui de l’arbuste, églantine, d’où l’on baptisa beaucoup de jeunes filles en fleur.
Dans la haie, ses tiges s’arment d’aiguillons recourbés, mais, par paradoxe, notre flore campagnarde se parant de jolies bondieuseries, ses fleurs rappellent la rosa sine spina, rose mystique sans épines, mère du Christ. Elles marient un symbole de féminité et de douceur avec les douloureux piquants de la couronne du crucifié.
Sa rusticité ne va pas sans une vulgarité de bon aloi. Son nom savant est bien entendu latin, rosa canina, celui de son fruit, grec, cynorhodon, rosier du chien, parce qu’il aurait guéri les morsures, dit-on. Je préfère imaginer qu’il était la plante favorite des philosophes cyniques. D’ailleurs le cynorhodon s’appelle aussi gratte-cul, et les cyniques aimaient choquer et irriter, davantage que dispenser confiture ou sirop.
L’églantier sait aussi se parer d’une efflorescence étrange et chevelue, qui porte le nom cartographique arabo-persan de bédégar, rose du vent, provoquée par la pondaison d’une guêpe dite cynips.
Peu exigeant, l’églantier se bouture, se marcotte, se rejette, il est du bois dont on fait les fagots, et sur ce mot, je doute qu’on me pare de l’églantine décernée au meilleur poète des jeux floraux de Toulouse.

Le traître

En toute innocence, malgré la succession des années, il resta tellement troublé par la duplicité des itinéraires — toujours au moins deux chemins pour atteindre le même but — et par l’ambiguïté du langage — toujours au moins deux sens pour un énoncé — qu’il indiqua aux Perses la manière de contourner les Thermopyles, aux Sarrasins celle d’encercler Roland, et dénonça presque malgré lui Jean Moulin à la Gestapo.

Face au texte : Enfant terrible

Toujours face à la page, face au destin, face au silence, l’avoue : malgré son âge, lui montent des révoltes, des énervements. Alors, devient Hun, devient Néron. Il faut qu’il saccage, dévaste, brise, profane. Puis, patiemment, recollant les morceaux, restaurant les couleurs, fabrique un petit texte neuf à partir des ruines.

Quelquefois, car on n’est pas toujours héroïque, prétend que c’est un autre qui s’est livré à cette destruction, que le Hun est l’autre, alors est double.

 

Les cahiers de Marle Bévis : 7. Les Variations

On croyait Marle Bévis mort, aphasique ou voué aux bredouillements séniles, or, voici que le vieux littérateur fait paraître aux éditions Pôle-Nord, un roman court et acéré intitulé Les Variations. C’est une nuit de décembre à Strasbourg, et la neige tombe pour la première fois de l’année. Dans l’opéra du Rhin, une jeune pianiste prodige et japonaise, que son amant vient d’abandonner, joue les Variations Goldberg de Bach. Et toute l’action du roman se déroule pendant l’heure vingt-trois minutes de musique qui sépare l’aria initiale de celle de clôture. Du bord de l’Ill, on suit l’errance d’un sans-abri d’origine croate, puis une dispute conjugale dans une péniche naviguant sur le canal Rhin-Rhône ; à la taverne, la beuverie de trois cadres de la société générale alsacienne, dont l’un, sans l’avouer, vient de dissiper des millions qui ne lui appartenaient pas. L’amour, le chagrin, la trahison reviennent, comme les thèmes des Variations dans la partition. Une larme tombe sur l’ébène des touches, et l’on ne sait décider si ce livre est un vrai texte humain ou une ultime escroquerie, spécialement cruelle et subtile.