Je ne sais plus si j’avais dix ou onze ans, si c’était avant ou après Les Misérables. Ce fut le début d’une prédilection pour le roman russe et pour l’époque napoléonienne. La lecture a encore comme cadre l’été, quinze jours ou un mois, avec Tolstoï. Le saisissement a oblitéré l’endroit où je passais mes vacances. La neige et le champ de bataille de Borodino, avec davantage de figurants que le cinéma n’a jamais pu en payer, les salons avec leurs chandelles, contrastent en tout cas avec la lumière et la chaleur du mois de juillet ou d’août.
Petit je-sais-tout, snob encore haut comme trois pommes, je me prenais pour un prince russe en exil. Je me sentais profondément seul, et j’en tirais une sorte de sentiment de supériorité qui devait me rendre plutôt antipathique. Si j’essaie de calculer le nombre de livres que j’ai lus à cet âge-là, il est évident que je passais le plus clair de mon temps à lire, allongé dans mon lit, assis chez moi ou dans le bus, dans le métro ou à l’école, et même en marchant dans la rue. À force d’entraînement, je réussissais même à traverser la rue sans cesser de lire. Je lisais vite, et j’imagine parfois que le léger défaut de convergence de mes yeux me permettait de lire plusieurs lignes en même temps. Cette petite infirmité possédait un autre avantage, elle me permettait de brouiller à volonté le monde extérieur, de le rendre flou et indéchiffrable, de le tenir à distance.
J’étais un lecteur insatiable, et mon père encouragea régulièrement ce vice à l’époque où il n’habitait plus avec nous. Je me souviens d’anniversaires pour lesquels il m’emmenait à la toute nouvelle FNAC des Halles. À l’époque c’était une authentique librairie et non un supermarché, et il me laissait choisir à peu près autant de livres que je pouvais en porter dans mes deux mains.
J’aimais jusqu’aux livres que je ne comprenais pas, je trouvais ce défi à mon intelligence et à mes connaissances stimulant, car je nourrissais le rêve secret et impossible de tout lire, tout savoir, comme si j’étais l’un des géants de Rabelais, d’où mon affection pour les dictionnaires, pour les encyclopédies et pour les collections de Larousse qui tiennent des deux à la fois.
Une vie dans les livres

La maison délicieusement vieillotte et inconfortable de nos arrière-grands-parents à Solesmes possédait un jardin en pente, planté de pommiers à cidre et de magnifiques bouquets de rhubarbe et d’oseille, qui aboutissait à la Sarthe, derrière une barrière soigneusement fermée. Si elle regorgeait de bibelots et de souvenirs étonnants, la maison n’était pas très riche en romans, pour autant que je me souvienne, mais recélait, pour qui savait fouiller et n’avait pas peur de la poussière, quelques authentiques trésors. D’abord une collection de Lecture pour tous d’avant-guerre, dont j’embrassais sans difficulté les reportages d’actualité, les petits romans et même les principes anachroniques. Tout jeune déjà, je me mouvais dans le passé comme si j’étais chez moi. Sans me gêner, je détaillai la manière dont les dames étaient habillées, je m’asseyais à la table des banquets, je mettais les pieds dans le plat. Je n’avais pas encore lu La Machine à remonter le temps de H. G. Wells, mais l’idée du voyage dans le temps ne m’aurait pas du tout étonné.
Je parle des œuvres complètes, de l’intégrale en format poche, avec les gravures d’origine, dans une édition plastifiée à laquelle avait participé Michel Roethel libraire spécialisé de la rue Lagrange que je finirais par rencontrer. Ses vitrines contenaient les somptueuses éditions originales des « Voyages fantastiques » de Jules Hetzel et cent autres trésors qui m’arrêtaient longuement alors que je descendais de la montagne Sainte-Geneviève, en revenant du collège. Tout cela déboule dans mon imagination déjà fiévreuse, le héros sous-marin, sombre, rebelle, qui s’appelle « personne », comme Ulysse, le flegme britannique qui me paraissait un idéal moral aussi élevé que le stoïcisme, l’astuce du Français Passepartout, une princesse indienne enlevée aux cruels sectateurs de Kali, un voyage dans la lune à bord d’un obus, un éléphant à vapeur, un héritage disputé lors d’un jeu de l’oie à la taille la carte des États-Unis, des diamants artificiels, une ville flottante, des Carpates ténébreuses, des robinsonnades en famille, les chevauchées furieuses de Michel Strogoff, ses yeux épargnés par la lame chauffée à rouge à cause des larmes versées sur le sort de sa mère. Et naturellement, j’en sauvais, des princesses ! Et les tourments dont je les délivrais étaient imaginés avec un sadisme raffiné.
