Les échecs s’accumulent, Annibal Mousseron n’a réussi ni à extraire du verbe une essence non verbale, ni à tracer des lignes d’écriture aussi affûtées que celles d’une gravure de Dürer, ni à trouver l’équivalent en prose de l’abstraction radicale du Carré blanc sur fond blanc, pas plus qu’à distiller les phonèmes et produire un condensé d’ombre et de silence.
Rassemble alors un tribunal de mots pour se juger et se condamner lui-même.
Réquisitoire : pourquoi se mêle-t-il, comme jadis un protonotaire de la couronne, de trier les mots en fonction de leurs lettres de noblesse, de laisser les uns passer et les autres pas ? Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage II »
Face au texte : Explosion dans le langage I
Narrateur : Annibal Mousseron, terroriste timide
Cherchant à gravir les sommets du texte, guerroyant à la fois contre lui-même et contre la phrase, guerre intestine qui durera aussi longtemps qu’il se mêle d’écrire, Annibal Mousseron achoppe toujours sur la même pierre, bute toujours sur le même obstacle, il s’agit d’une libération dont il ressent la nécessité, mais ne sait nommer et encore moins pratiquer. C’est là le vif du sujet, la déchirure.
S’il savait précisément ce qui le limite, ce qui le bride, pourrait peut-être s’en libérer… Mais ne conçoit pas clairement la nature de ses chaînes, et comme une bête, s’agite, tire stupidement dessus, s’encolère, ne rêve son affranchissement qu’en termes de destruction ou d’explosion. Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage I »
Le charme recommencé
Ensorcelé, charmé de neuf
faut que je rechante
les vertus du charme
Carpinus betulus
Suis-je, alors
chanteur de charme ?
Trapu et coriace
ses branches se replient parfois
se soudent au tronc
cannelures volumineuses
racines saillantes
serpent gris surgi
du talus
Jeteur de sortilège, de maléfice
noueur d’aiguillettes ?
Au chemin creux
bourbier l’hiver
mais à l’été
envoûtement de lumière
et de verdure
Le charme opère
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Avec un guide aveugle, Jorge Luis Borges
Le cheminement de mots qui me conduisit aux textes de Jorge Luis Borges est détourné, comme il convient. Je crois que je découvris son nom à travers un de ses traducteurs français, l’écrivain Roger Caillois que j’avais croisé dans la correspondance du poète Saint-John Perse. C’était au cours de la préparation d’un long exposé avec mon camarade Édouard Schalchli, en première année de classe préparatoire au lycée Victor-Hugo, un établissement situé près du musée Carnavalet à Paris. Les recherches que nous consacrions tous deux à ces présentations démesurément approfondies et exhaustives, les longs entretiens que nous avions à leur sujet m’ont sans doute davantage formé et davantage appris que tous les cours que j’ai suivis. On ne sait pas à l’époque où on les pratique que ces travaux de jeunesse ne cesseront jamais de nous accompagner et qu’on ne dépassera que rarement les étapes intellectuelles franchies en ces temps reculés.
Les nouvelles de Fictions se sont présentées d’abord, puis celles de L’Aleph. Même si ces textes ressemblaient assez peu à des fictions, tant s’y mêlait le discours, l’argumentation paradoxale et le récit, mon enthousiasme a été immédiat. Mon goût de l’étrangeté et des labyrinthes était comblé. L’érudition devenait une branche de la littérature fantastique : impossible de savoir si telle encyclopédie, tel traité était une invention ou avait réellement paru. Les vertiges rigoureux des mathématiques y fécondaient l’imagination, comme dans une page de Pascal. Sans faire de différence, et d’ailleurs y en avait-il une, je dévorai aussi tous ses courts essais, L’Auteur et autres textes, Enquêtes etc., et je me pris d’une passion durable pour certains des sujets obscurs qu’il évoquait, les kenningar des épopées islandaises, les différentes éditions de l’Encyclopedia Britannica.
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Face au texte : Coincé dans la phrase

Face au texte : L’ancrage

Alors, en effet, ralentissant, se coince la loupe sur l’œil pour examiner les facettes, le brillant et la couleur du mot ; s’attarde et se perd parfois dans de vastes catalogues, l’immense Larousse du XIXe siècle, les Grand Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Littré, ou même La Curne de Sainte-Palaye.
Le possède l’impression que les vieux mots, même ceux qui sont inusités depuis des décennies, n’ont rien perdu de leur force expressive, qu’ils nomment des outils de métiers disparus, des pièces d’architecture navale, des rituels archaïques ou des nuances de sentiments oubliées ; reste donc plutôt imperméable aux vogues récentes et fugitives, au « ressenti » ou au « vécu ».
Face au texte : L’écrivain, certains jours…

— Je dirais plutôt que l’écrivain ce jour-là est semblable à cet enfant qui, ayant admiré l’agilité, la rapidité et les coloris d’un lézard l’a capturé et l’a tué, plutôt par accident que par méchanceté. Bientôt, il ne reste plus qu’un petit cadavre inerte et sans couleurs, que l’enfant honteux ne parviendra pas à ressusciter.
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Effeuillaison

Effeuillage ?
Qui nous défeuille
nous effeuille
le paysage
à la saison d’effeuillaison
à la saison de l’effeuillement
signant le passage du temps ?
Le langage est un arbre
pluie de suffixes
se détache des branches
Limbes
nervures
pétioles
s’envolent
Et la stipule
remarquée par Lamarck ?
Après le passage des fleurs
aux fruits
le moment automnal
est-il essentiellement
mélancolique ?
Saturation d’été
de sécheresse
Excès de maturité
Une poignée d’olives pour la route
À l’association 1851 et aux Amis des Mées
Une olive :
Quand je serai poète
je dédierai une ode
à l’olivier
ou peut-être seulement
à son rameau
ou alors simplement
à l’olive
L’éloge surgirait
d’un simple noyau
dur et strié
Oui, l’olive pose rondement
un idéal de perfection
et de forme
par l’ovale clos
la saveur, la concision
Eh oui, elle nourrit
et tout un chacun
est ravi par l’olive Continuer la lecture de « Une poignée d’olives pour la route »
Colosse effacé le cormier le sorbier
Bel arbre, sans mentir
feuillage composé, ajouré
lent à pousser
volontiers géant
pourvu qu’on lui laisse le temps
Borne des campagnes de jadis
À la croisée des chemins
ou en limite de parcelle
écorce de chêne
rameau comparable à celui du frêne
et à l’automne, saison des brumes
petits fruits
en forme de poire
Bois rouge
d’une telle dureté
qu’on hésitait à le travailler
sauf pour les manches d’outil
les rouages du moulin
la vis du pressoir
ou de la presse
gravure sur bois
poinçons de typographe
Cormier ou Sorbier domestique
sorbier dans le midi
cormier au nord, à l’ouest
Vous dites sorbier
je dis cormier
ou l’inverse
n’allons pas nous disputer
pourvu qu’on ait l’ivresse
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