Extrait des précieuses Leçons d’apocalypse de Le Sidaner

L’alerte

La télévision avait annoncé l’imminence de l’attaque. Serait-ce une bombe, des bactéries, quelque arme encore inconnue ?
Chacun savait depuis longtemps son rôle. Aussi ne se produit-il aucun trouble lorsque les sirènes avertirent la population de gagner les abris. Elle vécut là de nombreuses semaines au terme desquelles les responsables tentèrent une sortie.
Les examens de l’air, du sol, de l’eau n’ayant rien donné d’alarmant, ils décidèrent le retour à la surface.
À première vue, rien n’avait changé.
Pourtant, chacun était convaincu d’une rupture avec les siècles passés. Cela avait eu lieu, ce moment redouté ne pourrait jamais plus se reproduire. Restait à découvrir en quoi l’apocalypse avait consisté.
Un vieillard se prétendit débarrassé de ses douleurs, une femme stérile donna naissance à des jumeaux. D’autres événements encore donnèrent à penser que la réponse était proche. Il n’en fut rien.
Alors quelqu’un répandit la nouvelle qu’il ne s’était en réalité rien passé.
On s’empressa de le bannir. L’Histoire ne put reprendre ses droits.

J.-M. LE-SIDANER

Un épisode peu connu de la vie du philosophe stoïcien Sénèque

Quand Sénèque était en exil en Corse et qu’il se languissait dans la tour qui domine la vallée de Luri, il descendait parfois au hameau de Sorbu pour courtiser une jeune fille qu’il avait repérée alors qu’elle lavait du linge dans le torrent. Hélas, on a beau être un stoïcien rassis, on n’en est pas moins homme. Les yeux noirs de la belle l’avait ensorcelé. Mais un beau jour, le père de la demoiselle l’a surpris, l’a saisi de son bras noueux et l’a fouetté d’importance avec une poignée d’orties qui poussaient là. Depuis, dans la vallée, on les appelle « herbes à Sénèque ». Il paraît que le philosophe n’est plus redescendu de la tour jusqu’au jour où on l’a rappelé à Rome…

Ensemble, insultons l’Empereur

Ogrillon de Corse, croisé de prince, de prêtre et de Grec, d’histrion, de ribaud et de bourreau, sorte de métis de Bonaparte et de Macaire, de Machiavel et de Mandrin, de marquis de Sade et de Torquemada, Napoléon de nuit, Napoléon coupe-bourse ! Ni paix ni trêve avec cet homme… Il est honteux de vieillir sous lui. Esclave qui le laisse régner.

La Commune révolutionnaire de Londres (Pyat, Boichot et Caussidière)

P.-S. Il me semble que le Grec, dans l’argot du temps, est un tricheur.

Encore une élucubration de mon ami Paul Lepic

L’espace sépare. L’espace sépare, n’est-ce pas. Mais sans espace, n’est-ce pas, nous ne nous rencontrerions pas… Nous serions les mêmes ou pas ? Ou alors pour toujours hors d’atteinte l’un de l’autre ?
(L’espace, le vrai, le vaste, est au singulier ; au pluriel, il rétrécit. De même, la prairie. Dans la prairie on galope, on se fait adopter par des Pawnees ou par des Crees. Tornades et incendies nettoient régulièrement l’étendue. Mais dans les prairies, on broute de l’herbe.) Papa, l’espace sépare ou pas ? Papa, à l’aide ! L’espace, je m’éparpille dans l’espace. Je m’éparpille, je me sépare de moi-même dans l’espace, ou pas ? C’est le diable qui sépare n’est-ce pas ?
Paul Lepic, « apologues au galop » dans Œuvres inconnues et inédites.

Un des graffiti de la Tour de Crest, dans la Drôme, qui servit de prison

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Froment [Format ?] enfermé en 1851 dans cette tour rappelle au génération [sic] à venir toute [sic] les souffrances qu’il a endurer [sic].

La date, 1851, correspond à l’insurrection contre le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, à laquelle Froment a dû participer, comme beaucoup d’autres républicains de la Drôme. Voir https://1851.fr/lieux/drome/

La complainte de Laura Cross, héroïne virtuelle fatiguée

J’ai le visage rond et inexpressif, de petites lunettes, des cuisses fermes et des seins folâtres. Je suis agile, je sais manier à peu près toutes les armes. Pourtant, mon existence n’est pas sans mélancolie. Parfois, je ne réussis plus à commander mes gestes. Parfois je meurs, parfois des situations se reproduisent presque à l’identique. Des paysages reviennent, alors que je crois les avoir traversés et quittés. Le labyrinthe souterrain succède au labyrinthe souterrain, le temple en ruine au temple en ruine… Je cours, je saute, je me dissimule. Je tire sur mes ennemis, qui tombent, morts. Quand je n’ai plus de munitions, j’en trouve dans un coin, abandonnées par je ne sais qui. Je sens une volonté occulte et puissante derrière tout cela. Ce doit être celle de mon ennemi. L’espace est bizarre, répétitif, replié sur lui-même.
Parfois, j’ai un allié qui combat à mes côtés. Je sais qu’il doit me trahir un jour. Trop souvent, je suis seule. Quelquefois, il meurt.
Je fais face à des ennemis tous identiques, comme s’ils avaient été engendrés par une machine.
J’ai de plus en plus de mal à leur échapper. Ils sont de plus en plus difficiles à abattre. Leur maître est dissimulé quelque part dans les ténèbres. Il ne cesse d’accumuler des embûches sur mon chemin. Il agit partout sans jamais se dévoiler. Un jour, je serai en face de lui. Mais je suis seule. Pourquoi ces combats, sans cesse recommencés ?
Indicible mélancolie des créatures numériques !

Inverse de celle qui, dans le conte du vieil Ovide, sauva Daphné

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Inverse de celle qui, dans le conte du vieil Ovide, sauva Daphné de l’étreinte d’un dieu lubrique, cette métamorphose-ci fut suggérée à un arbre par Merlin l’enchanteur :
— Si tu veux, tes ramilles deviendront doigts ; ta rude écorce, peau douce et vivante ; ton fût, buste ; tes branches, bras et jambes ; ton faîte, tête chevelue ; le lierre et la mousse qui t’enveloppent, vêture. Tu te transformeras en homme mobile et nomade… La sève deviendra sang et coulera plus vite en toi. Le bruissement de tes feuillages se fera parole d’homme.
— Et mes racines ? demanda l’arbre.
— Ah non, pas de racines, tu erreras à la surface de la terre.
— Alors tant pis, je ne peux pas sacrifier mes racines, répondit l’arbre.
Et il demeura arbre, planté sur sa colline, sous les cieux changeants du monde.

Photographie de Pierre-Alain Touge

Mai, le mois des oiseaux

Du « grand réthoriqueur » Jean Molinet (1435-1507), cet éloge de l’empereur Maximilien, en rimes équivoquées dans lequel se cachent vingt-trois noms d’oiseaux (ou au moins d’animaux volants) :

Aigle impérant sur mondaine macyne
Roy triumphant, de proesse racyne,
Duc, d’archiduc père, et chief du thoison
Austrice usant de fer à grand foison
Phenix sans pèr, né sur bonne planette,
Coulomb bénin qui la pensée a nette,
Cocq bien chantant, se le Turcq t’escarmouche,
Mets le aux abbais, comme ung chien qui s’esmouche,
Oie ta voix, ton ost, cheval et pie !
Pou veillons sur celluy qui nous espie,
Pellican vif, qui sur nous sang espans,
Griffon hideux, ennemis agripant.
A loer est ton sens, point n’es butor,
Grue, corbaux, ne Midas qui but or ;
Faisant ictiers, te donne ce que j’ay
Divers oiseaux en lieu de papegay.

Note: « L’anette » est un vieux nom pour la cane, les « pouveillons » sont des papillons.

Ygdrasil règne sur avril

Chêne de Saint-Germain-de-la-Coudre, photographie de P.-A. Touge

Colosse altier auprès duquel les autres représentants du peuple des arbres paraissent des enfants accourus sous son ombrage, sa majesté occupe noblement l’espace, déployant en éventail ses ramures géantes.

La perfection même du tracé rappelle les formes beaucoup plus réduites (les formules disait Francis Ponge) des madrépores, des coraux, ou d’une algue vernie et séchée qu’enfant on a vu sur la cheminée de sa grand-mère.

Est-ce un mathématicien divin qui a rêvé l’arborescence modèle, fractale peut-être, le subdivisant à toutes les échelles, du tronc aux ramilles, des maîtresses branches au plus fin rameau ou juste le bel équilibre de la nature et du hasard ?

Assurément, il fait partie des piliers qui soutiennent la voûte céleste, comme le fameux Ygdrasil.