Au ras des pâquerettes

Aurel et ses environs offraient aux petits Parisiens que nous étions un luxe de bestioles passionnant par sa variété : arbres, brins d’herbes, rochers grouillaient de vies authentiquement minuscules.

Mais avant de considérer des créatures plus exotiques, à tout seigneur tout honneur, il faut reconnaître qu’au premier abord c’était l’abondance de mouches qui nous impressionnait. En été, il fallait subir leurs attouchements indiscrets, et la plupart des maisons du village étaient décorées de rubans visqueux de papier tue-mouche où, engluées, elles agonisaient bruyamment. Bien plus tard, je m’en suis souvenu en lisant des propos attribués au sévère Martin Luther : « Je suis grand ennemi des mouches, quia sunt imago diaboli et haereticorum ; elles sont l’image du diable et des hérétiques. Lorsque j’ouvre un bon livre, les mouches accourent et se posent, se promènent dessus, comme si elles voulaient dire : “Nous sommes là et nous souillons ce livre de nos excréments !” »

Certaines de ces rencontres nous frappaient de stupéfaction : l’énorme chenille du grand paon de nuit, jaune vif moucheté de points bleu ciel, comme un jouet en caoutchouc, semblait échappée des forêts de l’Afrique. Le sphinx à tête de mort déniché sur la porte du château d’eau, acherontia atropos, portait un dessin tellement évocateur que l’on doutait qu’il fût naturel. Le sphinx colibri, dit aussi « caille-lait », qui butinait les fleurs sans jamais s’y poser, évoquait un oiseau sud-américain.

Les pluies d’été, souvent orageuses, faisaient apparaître, tout près des maisons, en des lieux où nous n’aurions jamais soupçonné leur existence secrète, d’étonnantes salamandres jaune et noire, à l’épiderme extraordinairement lisse et brillant. Elles étaient apparemment indifférentes à notre présence et restaient placides dans la main, quoiqu’une palpitation d’une rapidité inquiétante animât leurs flancs.

Ces apparitions étaient parfois douloureuses : personne dans la maison n’a oublié le pied en sandale qui, un soir, a heurté un hérisson devant la porte et le cri qui l’a accompagné. Les taons au bord de la rivière, les bourdons, les guêpes, les moustiques plus rarement.

Les coins humides ou sombres, à l’intérieur, cachaient des scorpions noirs ou bruns, que leur petite taille n’empêchait pas de se montrer belliqueux. Alors que nombre de bestioles semblent avoir disparu depuis les années 1970, victimes sans doute des pesticides, les scorpions eux sont toujours là. Leur ténacité et leur résistance sont telles qu’ils y seront sans doute encore quand l’humanité se sera finalement éteinte.

Enfants, nous avons fréquenté les mantes religieuses, vert acide ou jaune paille, et admiré la variété de leur taille, leur pose calme et leur férocité, leurs pattes barbelées et leurs ailes translucides ; mais aussi la cétoine dorée, avec ses airs de bijou égyptien. Le spectaculaire lucane cerf-volant aux mandibules de gladiateur, le scarabée rhinocéros, aussi cornu que son nom l’indique, semblaient sortir directement d’un passé très reculé.

Sur la route qui monte à la Roche, sur bien d’autres chemins, sous nos yeux toujours émerveillés, des criquets que leur livrée couleur de pierre rendait invisibles ouvraient des ailes bleues ou rouges et s’envolaient pour des trajectoires courbes. Des écorces d’arbre, décollait parfois une écaille-martre, abandonnant son camouflage quand elle révélait le rouge intense de ses ailes du dessous.

Chaque filet d’eau qui coulait dans le chemin de la vallée de la Colombe était peuplé d’un tourbillon de papillons bleus et blancs, comme un semis de ciel, « azurés » ou « argus » disaient les manuels d’entomologie. Sur les bords de la Roanne, les cicindèles sombres couraient en nombre, petits prédateurs qui s’envolaient brièvement. Nos pique-niques attiraient les pince-oreilles, absolument inoffensifs malgré leur nom. Parfois une longue couleuvre nageait dans l’onde, ou grimpait dans un arbre pour chasser des oisillons…

Là-haut, dans les herbages du col du Royer ou vers Serre Chauvière, chacun de nos pas levait une nuée jaillissante de sauterelles, de criquets, d’éphippigères cuirassées, au rostre démesurés. Chaque ombellifère portait toute une moisson de coléoptères et de petits papillons zygènes aux ailes triangulaires dont les couleurs vives signalaient aux oiseaux leur toxicité.

Voletant, ou menant des trajectoires de haute volée d’un sommet à un autre, les papillons étaient autrement plus variés qu’aujourd’hui : le citron, qui loin d’être simplement un papillon jaune, arbore des ailes d’un coloris délicat et d’une forme raffinée ; le machaon ou l’alexanor, papillons de luxe, aux ailes ocellées prolongées de queues noires aiguës. Plus rarement encore, le grand voilier apollon, translucide et moucheté de rouge et de noir. Toute l’Antiquité grecque papillonnait autour de nous.

Plus haut, plus tard, au moment précis où le dernier martinet quittait le ciel, la première chauve-souris y entrait, comme si les espèces se répartissaient les airs en fonction de l’heure. Certains soirs, nous allions admirer l’envol de ces petits mammifères, nos congénères mystérieusement ailés, quittant, un par un, la cave abandonnée ou la vieille tombe adossée au mur du cimetière. Et l’embarras, quand l’une d’entre elle entrait par accident dans la maison, pour la faire sortir ! Ce catalogue des animalcules ne serait pas sans complet sans la mémoire des avalanches de fourmi ailées qu’une lampe attirait sur la table du dîner certaine nuit d’été.

Plus bas encore, dans les cailloux, les fossiles nombreux, mais presque tous éclatés ou friables, nous rappelaient qu’il y a des millénaires, les vagues de l’océan recouvraient ces terres.

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