Les noces d’Orient et d’Occident : platane

Platane de l’Aigle, photo Office du tourisme de l’Aigle, Emmanuel Boitier

Quoique Francis Ponge
et Paul Valéry lui
aient consacré
chacun un poème
devant le platane commun
j’ai hésité
tant il me paraissait banal
arbre d’alignement en somme
poussiéreux et sec

Écorce mouchetée
renouvelée par écailles
feuille coriace dessinée
comme celle de l’érable
hauteur majestueuse
Résistant à la mutilation
il survit même en moignon
et défie les polluants

Et puis comme toujours en cherchant
en feuilletant
ce qu’offrait à aimer
cet arbre des villes
places et bords de route
j’ai croisé tant d’affabulations
étonnantes
que j’aurais aimé
les raconter toutes

D’un le platane dit « oriental »
ombrageait les enseignements
d’Hippocrate de Cos
sur la côte turque
et les débats de l’agora d’Athènes

Transplanté au-dessus du
tombeau de Diomède
au large de l’Italie
il fut importé jusqu’à Rome
et en Sicile

De deux le platane dit « occidental »
Pour une fois, la France est à l’Orient
puisqu’il vient du lointain continent
américain, dans les brumes de l’Ouest
Les Wendat l’auraient appelé
« arbre fantôme », à cause de sa pâleur
En Virginie, un platane creux aurait caché
pendant trois années
des déserteurs d’une guerre anglo-française

Et puis, selon la légende
platane d’Orient et d’Occident
ces deux arbres séparés
par des océans entiers
se seraient rencontrés,
dans un jardin botanique
se seraient épousés
et auraient produit une lignée entière

Le lieu précis de leurs noces
est sujet à controverse
Jacob Bobart la situe à Oxford
Münchhausen à Londres
dans un jardin de Chelsea
D’autres au Vauxhall
dans celui de John Tradescant
Les Espagnols placent la rencontre
au jardin des Princes à Aranjuez

Mais avez-vous jamais vu
un platane enfant ?
quelques feuilles seulement
sur une tige encore flexible ?
Pas moi ! Leur union
est faiblement féconde
Tous les platanes en vue
ont été plantés
Nulle part il ne s’est installé
sauvagement, de son propre chef

Hélas, un cancer champignonneux
menace de l’exterminer
Débarqué à Marseille
prétend-on, dans une caisse de munition
américaine en 1944
il gagne du terrain
et s’introduit par les blessures de l’arbre
si l’on ne désinfecte pas scie et sécateur

Parfois ces géants multiséculaires
qui nous dominent de la tête et des bras
montrent une vulnérabilité qui nous trouble
quand ils sont affaiblis par les petits trafics humains

email

Laisser un commentaire