Laurier sans couronne

Il faut rester
sous tes branches
pour sentir ce que tu sens
Ô laurier
écouter ce que tu contes
entendre si une nymphe
soupire dans ton feuillage luisant
tout bas
dans une langue secrète

Tenons-nous, toi et moi
loin du tintamarre assourdissant
des clairons, des trompettes
du fracas des glaives
des victoires militaires
des gloires à l’Antique
Plus près d’une vérité végétale ?

Ô laurus nobilis
arbre d’Apollon
ta renommée m’intimide
les lauriers
des étudiants appliqués
sont bien loin de moi aujourd’hui
et ton ancienne romance
m’effarouche

Jamais ne mettrai
dans le même sac
l’épée et la lyre

Heureusement
tu es aussi laurier
familier
voisin odorant, bourdonnant
parfois envahissant
frappant à la vitre
parfois gelé à ras
nous n’irons plus au bois
les lauriers sont coupés
parfois par un germe effeuillé
mais fuseau toujours renaissant
prêtant ton bois odorant
pour des flambées impies

Pline interprète tes crépitements
tes torsions
comme des protestations
contre la flamme
car sa religion interdit de te brûler
même aux autels des dieux

Heureusement
tu es aussi un prosaïque
laurier-sauce
qui encourage
d’un bouquet garni
la cuisine poétique et mantique

La foudre jamais ne frappe le laurier
pensaient les anciens
Mais un vers d’Ovide me foudroie
De Daphné, transformée en laurier
pour échapper aux étreintes d’Apollon
Sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus
« Il sent encore palpiter sous l’écorce nouvelle un cœur »
Et cette présence féminine dans l’épaisseur du bois
me trouble
le laurier est aussi Laure
Mademoiselle de Sade
inspiratrice de Pétrarque

À te voir esseulé au fond du potager
ou au coin de la maison
on imagine mal que tu peuplais
en famille
des forêts entières
il y a des millions d’années
plus humides

Il y a encore un drame solaire
quelque part dans ton ombre
un crime sanglant
le meurtre du serpent
de la déesse mère
le matricide d’Oreste
auraient été purifiés
par le pouvoir du rameau de laurier

Cigale, ma cigale, allons, il faut chanter !

Et comme Michel de Nostredame
marchand de confitures et d’onguents
tentant de ressusciter les mystères delphiques
je place tes feuilles
comme un livre
sous mon oreiller
pour m’endormir sur mes lauriers
et rêver des songes prophétiques

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