Laëtitia d’Ivan Jablonka ou la prétérition

Malgré ses qualités indéniables, il est bien possible que Laëtitia ou La Fin des hommes d’Ivan Jablonka repose essentiellement sur une seule figure de style, la prétérition, qui annonce qu’on va taire quelque chose pour fournir l’occasion de le dire. L’Oraison funèbre de Turenne de Fléchier en donne un exemple éclairant.

« N’attendez pas, Messieurs, que j’ouvre ici une scène tragique ; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l’a frappé ; que je fasse crier son sang comme celui d’Abel et que j’expose à vos yeux les tristes images de la Religion et de la Patrie éplorée. »

Quoique le texte s’en défende, rien ne nous est réellement épargné du massacre et du démembrement de la jeune fille. Moralement, la prétérition est aussi l’outil rhétorique du Tartuffe, celui qui s’exclame « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » et fait surgir dans l’espace du texte l’objet de sa convoitise en réclamant qu’on le cache.

Est-ce que je veux dire qu’il n’y a pas de problème moral dans l’écriture d’un meurtre, pas d’obscure complicité du narrateur dans le forfait commis et dédoublé par le récit ? Non, mais la réponse qu’apporte Ivan Jablonka me paraît d’une fausseté qui culmine dans le « j’ai eu honte de mon genre », honte d’être un homme. La honte peut être aussi suspecte, aussi inutile dans le domaine de la domination masculine et des violences qui lui font cortège que dans celui de l’oppression coloniale et de ses crimes. Il me semble qu’à avoir honte des forfaits commis par d’autres, aussi proches fussent-ils, on s’achète une supériorité morale pour pas cher.

Peut-être finalement que je préfère à ce texte un vieux roman policier anglais J’étais Dora Suarez dont la tentative de rester aux côtés d’une victime même aux moments les plus insoutenables m’avait saisi comme étant sincère et fiévreuse.

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