Jumeaux de bois et de sang

Source wikipedia

 

 

 

 

 

 

 

 

Buisson ou arbuste
De peu de mine
Jadis renommé
Depuis oublié

D’ailleurs affublé d’un suffixe
Qui dénonce des actions ratées
Ou inutiles
Comme « pendouiller »

Se déploie, le cornouiller
En deux variétés
Complémentaires et opposées
Comme le fer et le sang
Dans un conte
Pas pour enfants

L’un, cornouiller sanguin
Cornus sanguinea
Fleurit blanc
Et possède des fruits noirs
Immangeables

L’autre, cornouiller mâle
Cornus mas
Porte fleurs jaunes
Puis fruits rouges
Cerises oblongues
Comestibles
Une fois blettes

Ils sont tous deux
Dotés de feuilles étranges
Dont les nervures
Au lieu de diverger
Se rabattent vers une pointe
Légèrement asymétrique

Bien qu’ils soient
Tous deux hermaphrodites
La tradition suppose
On s’en aperçoit
Que le cornouiller sanguin
Est féminin

Le bois du mâle cornouiller
Était connu pour sa dureté
« Ferme et solide
Comme corne de bête »
Écrit l’ami Olivier

Apte à écrabouiller
À zigouiller
Il ne flotte pas sur l’eau
Tant il est lourd

Le sanguin, plus fragile
Produit des rameaux rouges
Permet des ligatures agiles
Appréciées par les vanniers

Les Formules pontificales
De Vérianus
Classent le mâle
Parmi les arbres bénéfiques

Tandis que le mystérieux
Traité étrusque des arbres
De Tarquitius
Range le sanguin
Parmi ceux qui sont néfastes
Voués aux dieux des enfers

Soupçonné d’ensorceler les bêtes
Baptisé arbre aux sorcières
Bois puant
Interdit pour décorer l’église
Direz-vous si l’on parle
Du sanguin ou du mâle ?

Si l’on en croit Plutarque
Le javelot de Romulus
Sur une colline de Rome s’est planté
Y a bourgeonné
Et a donné un arbre sacré
Qu’on a entouré d’un mur
Pour le protéger
Direz-vous si l’on parle
Du sanguin ou du mâle ?

De même
L’arc d’Ulysse
Ou les javelots d’Hippolyte
Selon Ovide
Étaient en cornouiller
Comme, à en croire Pausanias
Auteur du premier guide touristique
De la Grèce antique
Le cheval de Troie
Direz-vous si l’on parle
Du sanguin ou du mâle ?

Après l’épisode du cheval
Après Troie brûlée, pillée
Et ses habitants massacrés
Énée s’échappe
S’arrête sur un rivage
Arrache des rameaux
Pour un sacrifice
Mais les rameaux saignent
Et hurlent

C’est là qu’est enterré
Son petit frère Polydor
Assassiné par le roi
Auquel on l’avait confié

« Buisson de fer »
Écrit Virgile
En racontant l’histoire
Nul ne saura dire si l’on parle
Du sanguin ou du mâle

Leur mère Hécube
Partie chercher son fils
Peu avant Énée
Ayant découvert l’assassinat
S’était vengée du roi

Veuve appauvrie
Dépourvue d’armes
Et de guerriers
Elle lui arracha les yeux
Et lui fouilla le crâne
De ses doigts sanglants
Avant d’être exécutée
À son tour

Dans les poèmes épiques
Le javelot antique
Siffle et chante
Quand on le lance
Direz-vous si l’on parle
Du sanguin ou du mâle ?

Quand cesseront nous d’ouïr
Le chant des projectiles homicides
Les sanglots des villes détruites ?
Combien de Troie brûlées et rasées ?

Quand préférerons-nous
Modestes et souples
Les couffins, les tuteurs, les liens
Du cornouiller féminin ?

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