Objets d’enfance

 

Elisabeth Vigée-Le Brun (1755-1842), peintre
Pajou Augustin (1730-1809)
Paris, musée du Louvre

Voulant écrire un petit texte sur un objet, pour préparer un atelier d’écriture au centre pénitentiaire d’Alençon-Condé sur Sarthe, il ne m’est venu à l’esprit que des idées qui paraissaient remarquablement mal choisies.

Ainsi, j’ai d’abord pensé au premier jouet dont je me souvienne, un camion miniature, probablement de la marque Dinky Toys. Ce modèle de Citroën HY noir et blanc, marqué «Police», servait de «panier à salade » comme on disait. C’était un véhicule d’apparence étrange, très carré de forme, avec des parois de tôle ondulée. J’étais tellement petit que l’idée de police ne devait rien évoquer pour moi. Je crois que ce camion Citroën est le seul objet qui fasse le lien entre l’avant et l’après d’un déménagement. Il possédait peut-être la caractéristique rassurante de continuer à être là, alors que tout avait changé autour de moi. Continuer la lecture de « Objets d’enfance »

Avec un guide aveugle, Jorge Luis Borges

Le cheminement de mots qui me conduisit aux textes de Jorge Luis Borges est détourné, comme il convient. Je crois que je découvris son nom à travers un de ses traducteurs français, l’écrivain Roger Caillois que j’avais croisé dans la correspondance du poète Saint-John Perse. C’était au cours de la préparation d’un long exposé avec mon camarade Édouard Schalchli, en première année de classe préparatoire au lycée Victor-Hugo, un établissement situé près du musée Carnavalet à Paris. Les recherches que nous consacrions tous deux à ces présentations démesurément approfondies et exhaustives, les longs entretiens que nous avions à leur sujet m’ont sans doute davantage formé et davantage appris que tous les cours que j’ai suivis. On ne sait pas à l’époque où on les pratique que ces travaux de jeunesse ne cesseront jamais de nous accompagner et qu’on ne dépassera que rarement les étapes intellectuelles franchies en ces temps reculés.

Les nouvelles de Fictions se sont présentées d’abord, puis celles de L’Aleph. Même si ces textes ressemblaient assez peu à des fictions, tant s’y mêlait le discours, l’argumentation paradoxale et le récit, mon enthousiasme a été immédiat. Mon goût de l’étrangeté et des labyrinthes était comblé. L’érudition devenait une branche de la littérature fantastique : impossible de savoir si telle encyclopédie, tel traité était une invention ou avait réellement paru. Les vertiges rigoureux des mathématiques y fécondaient l’imagination, comme dans une page de Pascal. Sans faire de différence, et d’ailleurs y en avait-il une, je dévorai aussi tous ses courts essais, L’Auteur et autres textes, Enquêtes etc., et je me pris d’une passion durable pour certains des sujets obscurs qu’il évoquait, les kenningar des épopées islandaises, les différentes éditions de l’Encyclopedia Britannica.

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Mai 68, Un étrange printemps-1

Le monde dans lequel j’ai vécu ma jeunesse me laissait tellement perplexe que j’ai même essayé de comprendre mai 68.

Mai 68, un étrange printemps (trailer 1) from Les Films des quatre planètes on Vimeo.

Un film de Dominique Beaux,écrit par Dominique Beaux, Jean-Baptiste Evette et Bernard Barazer, produit par les Films des quatre planètes, avec, notamment, Maurice Grimaud, Edouard Balladur, Jean Méo, Pierre Juquin, Claude Poperen…

J’ai été une jeune fille du temps jadis

Comme les autres enfants de mon temps, affalé, j’ai lu des « illustrés » comme on disait, en vrac, Tintin ou Gaston Lagaffe d’André Franquin, un vrai rebelle lui, mollement mais définitivement insurgé contre les obligations les plus élémentaires de la vie. Je plongeai tout un été dans les westerns nordiques de la grande forêt, Le Tueur de daims, Le Dernier des Mohicans, Le Lac Ontario, Les Pionniers, La Prairie de Fenimore Cooper, suivant des coureurs des bois à travers un monde nostalgique qui se savait voué à disparaître ; je les relirais bien des années plus tard en même temps que mon fils, et ils n’auraient rien perdu de leur saveur.
Il y eut aussi les romans de la comtesse de Ségur, avec une vague impression de dégoût à la lecture des Malheurs de Sophie, mais de l’enthousiasme pour Le Colonel Dourakine, déjà les Russes ! Sans famille d’Hector Malot, tiré de la bibliothèque de ma grand-mère, me fait encore rêver ; Les Cinq Sous de Lavarède de Paul d’Ivoi, délicieux de fantaisie, mais aussi la série des Jalna de la Canadienne Mazo de la Roche, des torrents d’eau de rose et de nature sauvage, et première lecture sans doute d’une scène érotique un peu floue (si du moins on exclut du genre les fessées de la comtesse de Ségur), que j’imagine commencée sous l’orage, dans des vêtements trempés, poursuivie au coin de la cheminée massive du manoir vaguement gothique de Jalna… Mon Amie Flicka, Le Fils de Flicka, etc. de Mary O’Hara, pour les chevaux, et surtout les paysages imaginaires du Wyoming. Continuer la lecture de « J’ai été une jeune fille du temps jadis »

La moutarde et Les Deux Bossus

les-deux-bossusMon premier souvenir de lecture, il me semble, remonte à un album du Père Castor, illustré par Gerda Muller, alors que je ne sais pas encore lire. Comme je tousse beaucoup, je reste au lit et je porte sur la poitrine un cataplasme à la moutarde. Dans mon souvenir, c’est un remède aussi inefficace que désagréable. Mon père pour me faire patienter me lit un conte dans un album.
C’est une histoire de petit tailleur breton bossu et de korrigans. Le mot « korrigan » me séduit ; il semble venu de loin, peut-être de la langue de Bretagne, il sent bon le roc et la bruyère. Les korrigans, minuscules et puissants magiciens, dansent la ronde des jours de la semaine, en l’accompagnant d’une petite chanson entêtante, et pourtant, ils n’en connaissent pas la liste complète que je sais déjà. Sans doute leur grand pouvoir est-il lié à cette ignorance mystérieuse. Sur les illustrations, ils ont l’air d’enfants espiègles, et seule la lecture permet de deviner à quel point ils sont dangereux
L’or des korrigans se change en charbon, si bien que la brûlure de la compresse de moutarde, la bosse du bossu et le charbon resteront durablement associés dans ma mémoire. C’est en Dordogne pendant les vacances, et la bronchite raccourcit ma respiration, mais la chambre disparaît, et je vois une lande semée de gros rochers tant l’illusion et le dépaysement suscités par le conte me transportent.

Une vie dans les livres

Mille Soleils

Jacquou le CroquantC’est l’époque où la collection pour la jeunesse des éditions Gallimard, « Mille Soleils », est entrée chez nous en nombre, une idée de notre père. Il y avait parmi ces livres d’un format un peu inhabituel, pourvus d’une jaquette illustrée, des titres de Ray Bradbury, auteur pour lequel j’allais avoir une affection constante, et Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy un écrivain dont je ne sais rien. Là encore, j’appréciai l’esprit de révolte, car le croquant brûle le château et manque de violer la châtelaine, et je m’irritai d’une morale naïve sur l’amour, car j’étais déjà définitivement opposé aux maximes modérées et raisonnables, surtout quand il était question d’amour.
C’est l’âge où je découvre que beaucoup de textes pour la jeunesse sont tronqués, adaptés, raccourcis, et cela me scandalise. Qui a décidé de me priver d’une partie d’un texte que j’adore ? Qui l’a censuré et dénaturé, insultant à la fois l’auteur et le jeune lecteur que j’étais ? Il me semble que la collection Mille Soleils portait la mention que j’appris très vite à guetter et à exiger : « texte intégral ». La cuistrerie des éditeurs continue à sévir, et ils ne préviennent pas toujours : il est difficile de trouver une édition complète de La Vie de Monsieur Descartes d’Adrien Baillet, des Mémoires de Monsieur d’Artagnan, savoureux apocryphe de Gatien Courtilz de Sandras, et la série des Pardaillan de Michel Zévaco circule dans une édition du Livre de Poche, sévèrement expurgée. Certains éditeurs s’en sont faits une spécialité, la collection « Le Temps retrouvé » au Mercure de France a raccourci nombre de précieux auteurs avec l’ardeur d’une guillotine pendant la Terreur.

Une vie dans les livres