Par esprit de contradiction
en ce printemps précoce
célébrons l’hiver des poètes
d’un grand feu de bois vert
dont la fumée fait pleurer
sans vraiment réchauffer
mais imprègne tout
d’un parfum puissant et tenace
dont nos guenilles
se souviendront
Devant un grand chêne
Situé dans le parc naturel régional du Perche, le chêne de la Lambonnière est protégé par l’Association Faune et Flore de l’Orne – AFFO.
Arrivé devant un grand chêne, on s’arrête
quelquefois, médusé
comme devant une apparition surnaturelle
Il est ineffable, ce moment cathédral
de manifestation, de révélation
et l’on ne sait au juste
quel secret on vient d’apprendre
L’intuition fugitive qui nous poigne
est-elle oiseau ou même papillon
À tenter de la saisir
risque-t-on de l’étouffer ?
Si l’incertitude engendre un texte frêle
qu’il soit comme le saule fragile
qui perd des rameaux
pour mieux les bouturer
au long des rives du ruisseau Continuer la lecture de « Devant un grand chêne »
Brindille
Photographie Chris Kenny, Twigs
Je veux chanter jusqu’à
la brindille, là
dans ma main
Légère écorchure
au verso
d’une littérature
de branche et d’écorce
Brindille, brindille
pont et chemin d’insecte
petite pirogue monoxyle
aventure imaginaire
Bourgeon sec
fragment de ramille
relief d’une rupture
brindille
Alphabet fourchu
d’une écriture de la cassure
Bâtonnet d’un Yi-King
qui invente nos destins
anguleux
Saint personnage
mis en tableaux
par Chris Kenny
figure d’élagage
bonhomme allumette
Chêne méditatif
On voudrait bien méditer
mais avec la même joie, le même humour
que le vieil Allen Gingsberg
Do The Meditation Rock
J’ai eu l’impression
que le chêne du pré voisin
pourrait être mon guide
avec son air un peu fou
Il n’est jamais trop tard
c’est une des leçons du chêne
Je sens qu’il enferme
en puissance latente
sagesse, paix, patience
Des chevreuils se rassemblent
pour l’écouter
les choucas lui donnent de la voix
Quant à la générosité
il a toujours donné sans compter
ça se voit, fagots, feuilles, glandées
Il crée une qualité de calme autour de lui
comme, j’imagine, un lama de l’Himalaya
camerisier
Le chemin montait dans un sous-bois de la Drôme
C’était l’été, un rameau frêle et élégant
tendait ses feuilles opposées et ses fruit gémeaux
petites cerises jumelles d’un rouge ardent
depuis un arbuste qu’on aurait risqué de piétiner
alors que ses cousins sont des lianes volubiles
Aussi nommé camerisier, ce qui emmène
dans une chambre forestière meublée de verdure
où dormir sous la protection des ramures
plafond mouvant de feuilles et de lumière
Lonicera xylosteum appartient à la vaste famille
des chèvrefeuilles, chère à mon cœur
Rébus picards
À en croire les Œuvres complètes, publiées par Garnier frères (Paris 1879), on doit quelques proverbes énigmatiques au grand poète Clément Marot, Héritier de la charge de valet de chambre de François Ier, il se convertit au protestantisme et, compromis dans l’Affaire des placards de 1534, fut jeté en prison dans les geôles du Châtelet puis exilé en Italie, à la cour de Ferrare. Revenu en France, il dut s’exiler à nouveau, après avoir vu sa traduction des Psaumes condamnée par la Sorbonne ; il mourut finalement à Turin en 1544.
Certains de ces rébus sont des classiques, au point qu’on hésite parfois sur leur véritable auteur puisqu’ils figurent dans plusieurs recueils. Le second, par exemple, se trouve aussi dans les Bigarrures de Tabourot des Accords (1547-1598) :
Pir vent venir
Un vient d’un
Un souspire vient sousvent d’un sousvenir.
Sy pire
Vent vent
J’ay dont
J’ay sousvent soussy dont sousvent souspire.
Tils vent bien
Trop sont pris
Trop sousbtils sont sousvent bien surpris.
Saurez-vous interpréter celui-ci ?
Het en tient
Le pens cueur
Et celui-ci ?
Prin bonne se pren faict bon dre
Ou encore ?
Las mis frir
T pour nir maintz a
On aura compris que dans ces « rébus picards », qui trouveraient leur origine dans des billets échangés lors des carnavals de cette région, il s’agit de réintégrer les positions spatiales des mots, syllabes ou lettres dans le texte, pour reconstituer un message cohérent. Il suffit dans la plupart des cas de jouer avec sur, sous, ou même entre. Parfois la taille des lettres a également un rôle…
Un peu plus ardu :
per
3 t il a son 4
Ou encore ?
G a dS pour contenter mes aa
Qui ponctue l’arbre ?
Comment faire pour
que cette encyclopédie
des arbres en vers de mirliton
grimpe plus haut
avec davantage de panache ?
Sans doute lui faut-il
pour s’animer
une ponctuation fugitive
rousse ou noisette
virgule de l’arbre
point d’interrogation ébouriffé
qui l’escalade si vite
qu’on peine à le voir
et davantage à l’écrire
De temps en temps
je le vois descendre
le tronc d’un grand frêne
pour boire dans la Coudre
ou hanter les cimes
du chemin creux du clos Fontaine
É dans l’abécédaire enfantin
il en va de l’écureuil
comme des petits oiseaux
il n’aime pas rester
là où l’on peut l’observer
et vaque à l’opposé
Le mort-bois
Ramasseur de mort-bois, je suis
marche, ramasse, cueille
et personne n’a le droit
de me molester pour ça
précise la Charte aux Normands
obtenue en mille trois cent quinze
du roi Louis dix le Hutin
Le mort-bois n’est pas du bois mort
expliquent les vieux traités de droit
mais du bois vert de peu de valeur
dont les fruits sont méprisés
dont on ne fera ni planche ni poutre
Marsault
Mars, oh, c’est le printemps
et chatons de saule dans le vent
Marceau, jeune général plein d’allant
de la République naissante
Marceau, qu’est-ce que tu mimes
Marsaut, marsault, réponds-moi
Je ne peux converser avec toi
si tu joues à cache-cache
Tu diffères par tes feuilles ovales
souvent tordues à la pointe
veloutées par en dessous
tes racines qui n’aiment pas l’eau
mais peuvent retenir la pente
ton bois plus cassant
et on te vanne surtout en montagne
Un poème à construire vous-même
Illustration : Cabane de sapin recyclé, agence d’architecture UMA
J’apporte un rameau
J’apporte un rameau
et il serait bien que vous lisiez
ces trois phrases de Jon Fosse
Une : Écrire est comme construire
une cabane de feuilles en forêt
quand on est enfant
Deux : On se glisse à l’intérieur
on allume une bougie
et on se sent protégé
Trois : Je continue à écrire
depuis cette cabane intérieure
Cabane d’écriture intérieure
cabane de feuilles en forêt
seul lieu où se sentir en paix
où paresser comme un poète
à l’abri, à l’affût
plus gloriette que glorieuse
Et soudain toute ma poésie
se resserre en un mot
unique et saturé de signification
graine, germe, bulle, coquille de poème
