Face au texte : Explosion dans le langage I

Narrateur : Annibal Mousseron, terroriste timide
Cherchant à gravir les sommets du texte, guerroyant à la fois contre lui-même et contre la phrase, guerre intestine qui durera aussi longtemps qu’il se mêle d’écrire, Annibal Mousseron achoppe toujours sur la même pierre, bute toujours sur le même obstacle, il s’agit d’une libération dont il ressent la nécessité, mais ne sait nommer et encore moins pratiquer. C’est là le vif du sujet, la déchirure.
S’il savait précisément ce qui le limite, ce qui le bride, pourrait peut-être s’en libérer… Mais ne conçoit pas clairement la nature de ses chaînes, et comme une bête, s’agite, tire stupidement dessus, s’encolère, ne rêve son affranchissement qu’en termes de destruction ou d’explosion. Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage I »

Face au texte : Coincé dans la phrase

Il arrive parfois que le lecteur le plus attentif, le plus habitué à l’exercice, quand il déchiffre une de ces phrases de belle ampleur qui déploient leurs périodes sur une douzaine voire une vingtaine de lignes, aussi correctes et équilibrées fussent-elles, fécondées par la fréquentation régulière d’un latin originel ou nourries du rythme classique d’une oraison funèbre de Bossuet par exemple, ou encore d’une palinodie du cardinal de Retz , quand bien même elles affichent en des carrefours stratégiques, ces bornes, ces pivots, ces panneaux indicateurs que sont les adverbes et le conjonctions logiques, et en particulier si elles manient le paradoxe, le renversement de perspective, détaillant des causalités ineffectives ou dénonçant des préjugés bien ancrés, il se produit parfois, disais-je, Continuer la lecture de « Face au texte : Coincé dans la phrase »

Face au texte : L’ancrage

L’âge venant, les lunettes s’imposant, vient le désir de regarder les mots de plus près, de tâter leur relief et leur texture, de les goûter, d’interroger leur profondeur, de sonder leur généalogie.

Alors, en effet, ralentissant, se coince la loupe sur l’œil pour examiner les facettes, le brillant et la couleur du mot ; s’attarde et se perd parfois dans de vastes catalogues, l’immense Larousse du XIXe siècle, les Grand Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Littré, ou même La Curne de Sainte-Palaye.

Le possède l’impression que les vieux mots, même ceux qui sont inusités depuis des décennies, n’ont rien perdu de leur force expressive, qu’ils nomment des outils de métiers disparus, des pièces d’architecture navale, des rituels archaïques ou des nuances de sentiments oubliées ; reste donc plutôt imperméable aux vogues récentes et fugitives, au « ressenti » ou au « vécu ».

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Face au texte : L’écrivain, certains jours…

— L’écrivain certains jours est cet enfant qui a démonté sa montre et reste perplexe devant le nombre de rouages, de pignons, de ressorts, de cliquets et d’arbres qu’il en a tiré, et se révèle finalement incapable de la remonter et de relancer son fonctionnement.

— Je dirais plutôt que l’écrivain ce jour-là est semblable à cet enfant qui, ayant admiré l’agilité, la rapidité et les coloris d’un lézard l’a capturé et l’a tué, plutôt par accident que par méchanceté. Bientôt, il ne reste plus qu’un petit cadavre inerte et sans couleurs, que l’enfant honteux ne parviendra pas à ressusciter.
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L’écrivain de fiction est un méchant diable

Preuves véridiques que l’écrivain de fiction est un méchant diable

Par ici, entre ses lignes, ça sent le soufre. D’abord l’insensé parle tout seul, il soliloque sans même savoir s’il a un auditoire. C’est très suspect. Il vendrait probablement son âme pour un bon mot, pour un beau livre. Il passe son temps penché sur des grimoires étranges et trace des incantations.

Pire, par ici, entre ces lignes que vous lisez, quelqu’un joue à être un autre que lui-même, il ira jusqu’à travestir son sexe, son âge. Si un masque passe à sa portée, il le happe, il l’arbore. Il est carnaval à lui tout seul. Quelquefois, il est assassin, quelquefois victime. Comme le démon des Évangiles, si on lui demande « Quel est ton nom ? » Il risque de répondre, « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. » Être possédé, se dédoubler, c’est son quotidien.

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Face au texte : entre les lignes


Pattes de mouche,
Le signe nous laisse perplexe
Autant qu’un singe, un texte de loi

Sans tambour ni trompette
Sans que résonnent les trois coups
Sans ouverture de rideau rouge
Entrent les lignes

Sur le sable de la page
Simples traces de pas
D’un visiteur solitaire
L’homme qui parle tout seul
S’est perdu dans le lointain

Deux sortes de textes
Les uns sont clos, inaccessibles
Comme protégés par une vitre
Les autres, le lecteur peut s’y inscrire
Parce qu’une place est laissée
Entre les lignes

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La métaphysique du mot entrevue par un idiot

Un jour le mot a échappé à la voix
Un jour le mot s’est coupé de la voix
S’est tu
Couché sur une feuille d’écorce
Couché sur une tablette d’argile
Imprimé
A dit mot sans que personne ne parle
Un jour le mot s’est séparé de la présence
Le mot a déserté le théâtre de la parole et du corps
S’est extrait du rythme et du chant
Soudain le mot
Message d’un absent à un absent
Signe d’absence
Impression de son
Voix fantôme
Voix sans chair
Définitif, permanent, le mot
Griffé dans le papier
Incisé dans la pierre
Tracé effrayant, rune menaçante
Sur la borne, sur l’arbre, à la frontière
Un jour le mot a volé comme une flèche
A navigué, autres temps autres lieux
Un jour le mot s’est coupé de la voix et du souffle
S’est coupé de la vérité du corps
S’est désincarné
Bandelettes et momies
A ouvert des abîmes d’absence
A murmuré des mensonges
Un jour le mot a mué, est devenu étranger à son ancien corps
L’a quitté comme on quitte une chrysalide
Un jour le mot est devenu écriture
Un jour le mot est devenu bibliothèque
Un jour le mot est devenu le parler des morts
Plus encore que celui des vivants

Face au texte : Enfant terrible

Toujours face à la page, face au destin, face au silence, l’avoue : malgré son âge, lui montent des révoltes, des énervements. Alors, devient Hun, devient Néron. Il faut qu’il saccage, dévaste, brise, profane. Puis, patiemment, recollant les morceaux, restaurant les couleurs, fabrique un petit texte neuf à partir des ruines.

Quelquefois, car on n’est pas toujours héroïque, prétend que c’est un autre qui s’est livré à cette destruction, que le Hun est l’autre, alors est double.

 

Face au texte : l’illisible

isib, illi, illisible,
S’ils ne sont pas organisés suivant une séquence connue les signes deviennent illisibles.
Suivanisé, organt, séquille, lisence.
Et pourtant, tentation de les démonter, de brouiller le message, d’effacer les pistes.

Face au texte : métalinguistique

Parmi les pouvoirs de la langue, celui de s’emparer d’elle-même.
Et se retrouve avec des mots auxquels voudrait faire dire autre chose que ce que prévoit le dictionnaire.
Comment les colorer, les gauchir, pour qu’ils se plient à son intention ?
Susciter (avec la langue) de nouveaux voisinages, assembler « boire » et « déboire » ?
Changer leur câblage pour que s’éclairent différemment préfixe, racine, pour que certaines potentialités s’avivent et d’autres s’éteignent, pour que le courant du sens les parcoure différemment, une fois leurs polarités inversées. Mots électriques ?
Ainsi voudrait qu’ « interdire » signifiât « dire entre les mots, dire entre les lignes », bref glisser un sens nouveau dans un interstice.
Comment convaincre le lecteur d’accepter ces altérations ? Suffira-t-il de le prendre de haut ? Qui fera siennes les interdictions manuscrites dans l’interligne ?