L’écrivain de fiction est un méchant diable

Preuves véridiques que l’écrivain de fiction est un méchant diable

Par ici, entre ses lignes, ça sent le soufre. D’abord l’insensé parle tout seul, il soliloque sans même savoir s’il a un auditoire. C’est très suspect. Il vendrait probablement son âme pour un bon mot, pour un beau livre. Il passe son temps penché sur des grimoires étranges et trace des incantations.

Pire, par ici, entre ces lignes que vous lisez, quelqu’un joue à être un autre que lui-même, il ira jusqu’à travestir son sexe, son âge. Si un masque passe à sa portée, il le happe, il l’arbore. Il est carnaval à lui tout seul. Quelquefois, il est assassin, quelquefois victime. Comme le démon des Évangiles, si on lui demande « Quel est ton nom ? » Il risque de répondre, « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. » Être possédé, se dédoubler, c’est son quotidien.

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Face au texte : entre les lignes


Pattes de mouche,
Le signe nous laisse perplexe
Autant qu’un singe, un texte de loi

Sans tambour ni trompette
Sans que résonnent les trois coups
Sans ouverture de rideau rouge
Entrent les lignes

Sur le sable de la page
Simples traces de pas
D’un visiteur solitaire
L’homme qui parle tout seul
S’est perdu dans le lointain

Deux sortes de textes
Les uns sont clos, inaccessibles
Comme protégés par une vitre
Les autres, le lecteur peut s’y inscrire
Parce qu’une place est laissée
Entre les lignes

Lira-t-on entre les lignes
Ce qui n’est pas écrit
À l’encre sympathique ?

Attention, lire est une tâche dangereuse
Dans l’antre caché entre les lignes
Habite ce monstre
Mangeur de chair humaine

Repassant à l’encre
Les mots qu’un inconnu a tracés au crayon
J’essaye de trouver le chemin
Le destin
Entre les lignes

Je m’arrêterai longuement
Sur les lignes de sa main
Où elle a tracé un message
Qu’elle seule sait lire

Hésitant sur le seuil
D’une porte
Sans même savoir si elle est ouverte ou fermée
Nous attendons la voix
Qui dirait « entre ! »

La métaphysique du mot entrevue par un idiot

Un jour le mot a échappé à la voix
Un jour le mot s’est coupé de la voix
S’est tu
Couché sur une feuille d’écorce
Couché sur une tablette d’argile
Imprimé
A dit mot sans que personne ne parle
Un jour le mot s’est séparé de la présence
Le mot a déserté le théâtre de la parole et du corps
S’est extrait du rythme et du chant
Soudain le mot
Message d’un absent à un absent
Signe d’absence
Impression de son
Voix fantôme
Voix sans chair
Définitif, permanent, le mot
Griffé dans le papier
Incisé dans la pierre
Tracé effrayant, rune menaçante
Sur la borne, sur l’arbre, à la frontière
Un jour le mot a volé comme une flèche
A navigué, autres temps autres lieux
Un jour le mot s’est coupé de la voix et du souffle
S’est coupé de la vérité du corps
S’est désincarné
Bandelettes et momies
A ouvert des abîmes d’absence
A murmuré des mensonges
Un jour le mot a mué, est devenu étranger à son ancien corps
L’a quitté comme on quitte une chrysalide
Un jour le mot est devenu écriture
Un jour le mot est devenu bibliothèque
Un jour le mot est devenu le parler des morts
Plus encore que celui des vivants

Face au texte : Enfant terrible

Toujours face à la page, face au destin, face au silence, l’avoue : malgré son âge, lui montent des révoltes, des énervements. Alors, devient Hun, devient Néron. Il faut qu’il saccage, dévaste, brise, profane. Puis, patiemment, recollant les morceaux, restaurant les couleurs, fabrique un petit texte neuf à partir des ruines.

Quelquefois, car on n’est pas toujours héroïque, prétend que c’est un autre qui s’est livré à cette destruction, que le Hun est l’autre, alors est double.

 

Face au texte : l’illisible

isib, illi, illisible,
S’ils ne sont pas organisés suivant une séquence connue les signes deviennent illisibles.
Suivanisé, organt, séquille, lisence.
Et pourtant, tentation de les démonter, de brouiller le message, d’effacer les pistes.

Face au texte : métalinguistique

Parmi les pouvoirs de la langue, celui de s’emparer d’elle-même.
Et se retrouve avec des mots auxquels voudrait faire dire autre chose que ce que prévoit le dictionnaire.
Comment les colorer, les gauchir, pour qu’ils se plient à son intention ?
Susciter (avec la langue) de nouveaux voisinages, assembler « boire » et « déboire » ?
Changer leur câblage pour que s’éclairent différemment préfixe, racine, pour que certaines potentialités s’avivent et d’autres s’éteignent, pour que le courant du sens les parcoure différemment, une fois leurs polarités inversées. Mots électriques ?
Ainsi voudrait qu’ « interdire » signifiât « dire entre les mots, dire entre les lignes », bref glisser un sens nouveau dans un interstice.
Comment convaincre le lecteur d’accepter ces altérations ? Suffira-t-il de le prendre de haut ? Qui fera siennes les interdictions manuscrites dans l’interligne ?

Face au texte : à contre-courant

S’il se croit auteur, si on le baptise parfois ainsi, c’est en réalité la langue des autres qui le parle, l’écrit, écrit par sa main, investit ses pages, fait de lui sa marionnette. Quel bond, quelle contorsion, quelle détente de serpent ou de mante religieuse, il lui faudrait pour la ressaisir, l’empoigner, la faire sienne enfin !
À rebrousse-poil, à contre-courant, dans les remous et dans l’écume, qu’il cherche en amont un point d’équilibre, une source plus vive.