Je voulais écrire qu’un roman est un golem de lettres.
On ajoute un mot sur le front et, une fois le titre inscrit, le texte s’anime d’une vie propre et ne nous obéit plus.
Comme la confection du golem, l’écriture tient du modelage, elle travaille l’épaisseur de la langue, sculpte la phrase, modèle le récit, laisse de la matière sur les doigts, tandis qu’ils y laissent parfois leur empreinte.
Pétrir le relief paradoxal du texte, par pression, par incision, par suppression, impression me paraît être une clé du secret.
Mais aussitôt d’autres figures s’invitent dans ma réflexion naissante, la prolongent, la déforment, l’étirent, la fragilisent.
Que je le veuille ou non, voici le baron Frankenstein de Mary Shelley, peut-être héritier de la légende du golem. Victor rêve et fabrique une créature aussi parfaite que possible, mais quand elle s’anime, c’est une horreur incomplète qu’il faudra poursuivre jusqu’aux solitudes glacées du pôle et annihiler.
Et encore Pygmalion de Paphos, dans Ovide, amoureux de sa statue, comme un écrivain qui ne peut se séparer du texte en cours, qui ne peut l’achever, car cela signifierait mettre un terme au face à face, à l’idylle.
Et cette réflexion qui aurait pu être clairement architecturée se gonfle d’excroissances disgracieuses, d’assemblages approximatifs, avant de s’échapper, monstrueuse caricature du désir de beauté qui l’a fait naître.
Face au texte : le poids du lecteur invisible
Un lecteur m’a avoué que comme certains de ses collègues, il s’accrochait aux phrases du texte, qu’il y plantait les dents pour le dévorer, qu’il le compulsait en détail, je m’étonne moins que le texte ait parfois du mal à décoller, alourdi qu’il est par tous ces lecteurs clandestins qui s’y cramponnent.
Désormais, je secoue vigoureusement mes textes pour en décrocher les lecteurs invisibles qui l’alourdiraient.
Quoi, vous êtes encore là ? Je secoue plus fort.
La question houx
Certes, il reste vert
en hiver
ilex aquifolium
et cela nous rassure
peut-être encore
sur le retour
des beaux jours
Mais une fois décrochées
les décorations de Noël
une fois passées les festivités
et les pâtisseries
que reste-il du houx ?
Un cri dans la forêt
appel ou avertissement
de bête nocturne
Entre en scène le coriace
chevalier vert
cuirassé de pointes
en sa jeunesse
En chantier aussi
Mon amie la ronce
Pourquoi la ronce ?
me demandera-t-on
Ce n’est pas la plus belle
des fleurs de mon jardin
Peut-être parce qu’elle est
mal aimable, rebelle
épineuse ?
Peut-être parce que les écorchures
causées par ses aiguillons
ont un air enfantin
d’école buissonnière
d’aventure
et de gourmandise
Doutes sur le verbe « narrer »
La grammaire ne le signale pas comme un verbe défectif ou défectueux, mais
est-ce qu’on écrit, autobiographiquement, je me narre ? Il se narre ?
est-ce qu’on demande réellement : Qui a narré ?
est-ce que j’ai déjà lu : Il narra et renarra toute l’histoire d’une voix nasillarde ?
j’ai l’impression que ce verbe étrange se conjugue rarement
pourtant, remarque Littré, dans Les Provinciales de Pascal, ou plutôt de Louis de Montalte
« Je vous suis plus obligé que vous ne pouvez vous l’imaginer de la lettre que vous m’avez envoyée ; elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer ; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées. »
Inénarrable, soit, mais narrable ? À part Paul Valéry, révérence.
Narrateur, évidemment, comme interrogateur, calomniateur, mais aussi acteur ou danseur.
Comme certains êtres, un mot peut provoquer un léger malaise.
Qu’est-ce que vous me narrez là ?
Le masque de lierre
Pourquoi arracher le lierre ?
Liane du nord, hedera helix
liane ligneuse
Vêture du bonhomme hiver
linceul des vieilles demeures
couronne de bacchante
ceinture de fée nue
Il faut bien qu’il cache un secret
et j’ai dû croiser un jour
sans me souvenir où
un masque de feuilles vernissées
où deux yeux étincelaient
Corridor
Chut, on entre dans un
corridor obscur
et silencieux
quand, où ?
est-ce un moment ou un lieu ?
une fois la lampe éteinte
ça commence
il se déploie
le corridor occulte
et passionnant
qui mène du jour à la nuit
de la veille au sommeil
corridor, personne n’y court
on avance pas à pas, entre les fantômes
plutôt l’intelligence jette parfois
un curieux éclat
comme la flamme
d’un feu qui s’éteint
entre rêve et réalité
un corridor ou un carrefour
qui ouvre sur quelles portes ?
quand, où ? Continuer la lecture de « Corridor »
L’estran
L’estran
comme une chambre à l’occident
dont on aurait perdu la clé
sous le ressac et le remous
régulièrement noyée
submergée sous un plafond de houle
où dort captive notre imagination
L’estran
chambre des vases, des sables, des rocs
où se recueillent les épaves
bizarrement oubliée des grands mythes
parfumée de puanteurs poétiques
où joue une musique de chambre mousseuse
de crépidules, littorines, balanes et buccins
Chambre d’un dormeur rouge
cuirassé et armé jusqu’au bout des pattes
parcourue de frissons argentés
d’allées-venues fugitives
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Le pays de l’alisier blanc
Montant au col de Beauvoisin
en vue de la croix de Justin
autre pays des merveilles
essoufflé mais les yeux grand ouverts
sur une pente buissonneuse
j’ai aimé
l’allant de jeunes arbres
l’élan vigoureux et désordonné
de leur tronc mince
gris, tacheté
moins appesanti
que moi par la gravité
Comment ne pas admirer
leurs faisceaux de fruits
verts, orange ou rouges
selon leur maturité
et surtout la danse changeante
de leurs feuilles gauffrées
argentées au verso ?
J’ignorais leur nom
peut-être un sorbus
genre fourre-tout
ou un prunus inconnu ?
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