Étienne Jodelle « J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse »


D’Étienne Jodelle, dans Les Amours (1574)

J’aime le vert laurier, dont l’hiver ni la glace
N’effacent la verdeur en tout victorieuse,
Montrant l’éternité à jamais bien heureuse
Que le temps, ni la mort ne change ni efface.

J’aime du houx aussi la toujours verte face,
Les poignants aiguillons de sa feuille épineuse :
J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse
Qui le chêne ou le mur étroitement embrasse.

J’aime bien tous ces trois, qui toujours verts ressemblent
Aux pensers immortels, qui dedans moi s’assemblent,
De toi que nuit et jour idolâtre, j’adore :

Mais ma plaie, et pointure, et le Nœud qui me serre,
Est plus verte, et poignante, et plus étroit encore
Que n’est le vert laurier, ni le houx, ni le lierre.

Gloire de l’épine


Je voudrais aussi proférer l’éloge des arbres qui ne sont pas de haute futaie ou de vieux lignage. Gloire, donc, au buisson épineux et antipathique, à l’obscur conquérant des pentes rocailleuses et ingrates, des sous-bois mal éclairés. S’il ne domine pas, si son tronc est souvent trop irrégulier pour servir le menuisier ou l’ébéniste, n’est-il pas tout autant arbre que d’autres essences plus révérées, et peut-être davantage même, par sa sauvagerie ?
Gloire au houx, sans doute, car ses feuilles hérissées restent vertes, et ses baies sont toxiques, mais aussi au genévrier, sombre et piquant, dont les grains noirs et fripés aromatisent les alcools du nord. On n’y grimpe pas ! Celui qui serait tenté d’étreindre l’aubépine, parce que ses fleurs sont mousseuses et blanches comme une robe de mariée, parce qu’elle diffuse un parfum parfois suffoquant, risque bien de s’y déchirer, mais célébrons-la ! Quelle séduction dans les pointes aiguës du prunellier, dans ses fruits spectaculaires, bleus ou violets, finement poudrés, charnus et délicieusement immangeables ! Il nous offre à la fois la quenouille de la Belle au bois dormant et sa bouche froide et âpre.