La voix passive, traduction d’un poème de Laura Da’

Poétesse et enseignante, Laura Da’ vit à Seattle. Elle appartient à la tribu des Shawnee de l’Est. On peut consulter la version anglaise du poème sur le site poetryfondation.org : Passive Voice”.

J’utilise une astuce pour expliquer aux élèves
comment éviter la voix passive.

Entoure les verbes.
Ajoute « par les zombis »
après chacun d’entre eux.

Si les mots ont été dévorés
par ces morts-vivants avides de chair
alors, c’est la voix passive.

Je me demande si ces
sixièmes s’en souviendront
pendant les vacances d’été
quand ils passeront à pied
en rentrant chez eux
des parcs de Yellowstone ou Yosemite
devant les panneaux historiques
qui signalent le site d’un village indien Continuer la lecture de « La voix passive, traduction d’un poème de Laura Da’ »

L’arbre qui parle, traduction d’un poème de Joy Harjo

Joy Harjo est née en 1951. Poétesse creek ou muskogee, elle a été élue poete laureate des États-Unis en 2019. En photo, un des arbres coudés qui, en Amérique du Nord, signalaient les chemins amérindiens.

Le poème en version originale : 
https://poets.org/poem/speaking-tree

L’arbre qui parle

J’ai fait un beau rêve où je dansais avec un arbre
—Sandra Cisneros

Sur cette terre certaines choses sont indicibles
La généalogie des cassures
Un vent timide qui soulève les feuilles après un massacre
Ou le parfum du café alors qu’il n’y a personne en vue
Certains humains disent que les arbres ne sont pas des êtres sensibles
Mais ils ne comprennent pas la poésie
Ils n’entendent pas davantage la chanson des arbres quand ils sont nourris par
La musique du vent ou de l’eau
Pas plus que leurs cris d’angoisse quand ils sont cassés ou dépossédés
Aujourd’hui, je suis une femme qui aspire à être un arbre, planté dans une terre humide et sombre
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Sites, un seul poème en trois parties, de Paige Buffington

Parfois, il faut que je traduise un poème, celui-ci est d’une poétesse navajo vivant actuellement au Nouveau Mexique, Paige Buffington. Pour lire l’original en anglais, c’est ici :

La photographie d’une petite fille navajo est d’Ansel Adams.

Route n° 11

Les collines montent et ondulent, cuivrées et solitaires comme la selle laissée par l’aîné des oncles de la famille. Nous approchons des panneaux routiers troués par des balles, des murs couverts de citations bibliques du vieux magasin où le nomade et le désespéré dansaient, plantant leur paume dans la poitrine de ceux qu’ils aimaient ou qu’ils affrontaient.

Voici le vallon où les parents ont porté le matelas du mort ou du mourant pour le brûler — où les cousins se sont rassemblés pour tirer sur des bouteilles, de la vieille vaisselle, le chien qui avait tué quatre moutons.

Voici aussi le terrain où la sœur a sa demeure.

Voici l’endroit où les filles ont arrêté leur vélo pour écouter les détonations, voir les lapins s’éparpiller, où elles ont poussé du pied les cartouches vides, où elles ont regardé la fumée et la poussière monter jusqu’à cacher les corbeaux, couvrir le lever de lune —

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« Les mensonges que je dis », un poème de Sara Borjas

Encore une fois, personne ne l’a demandé, et je n’ai probablement pas le droit de le faire, mais après avoir lu et écouté Sara Borjas, je n’ai pas résisté à l’envie de traduire « Lies I tell ». Sara Borjas vient de publier son premier recueil, Heart like a Window, Mouth like a Cliff.

Les femmes ont une fenêtre sur le visage : c’est vrai. Je ressemble à ma mère : c’est vrai. Je tiens à vous dire que je ne suis pas comme elle : c’est vrai. J’ai honte de marcher dans un corps de femme : c’est vrai. Je voudrais retirer tout ce que je dis : c’est vrai. Une fenêtre est quelquefois un miroir. Elle peut aussi être une porte : c’est vrai. Quand elle était une petite fille, ma mère dormait dans une cahute sans fenêtres avec une seule porte : c’est vrai. Ma grand-mère claquait les fenêtres : vrai. Les mains d’une mère sont plus fortes que Dieu : vrai. On utilise souvent des fruits pour décrire une meurtrissure; un coup, prune ou châtaigne : vrai. Continuer la lecture de « « Les mensonges que je dis », un poème de Sara Borjas »

« 38 » un poème de Layli Long Soldier

Personne ne me l’a demandé, mais par sympathie, par révolte, par nervosité, par curiosité, j’ai traduit ce poème épique, drôle et triste de Layli Long Soldier sur les Dakota 38, dont l’original anglais se trouve ici, onbeing.org/poetry Par hasard il rappelle les événements d’un 26 décembre.

Ici, la phrase sera respectée.

Je composerai chaque phrase avec soin, conservant à l’esprit ce que les règles de l’écriture édictent.

Par exemple, toutes les phrases commenceront par une majuscule.

Toutes les sentences commenceront par une capitale.

De même, l’histoire dans la phrase recevra les honneurs d’une ponctuation appropriée en son extrémité, un point ou un point d’interrogation qui marquera l’accomplissement (temporaire) d’une idée.

De même l’histoire de la sentence…

Il vous importe peut-être de savoir que je ne considère pas ceci comme une « création ».

En d’autres mots, à mes yeux, il ne s’agit pas d’un poème inspiré ou d’une œuvre de fiction.

D’ailleurs, on n’y théâtralisera pas les événements historiques pour les rendre passionnants.

Donc, ma responsabilité s’exerce surtout sur la phrase, sur son ordre, elle qui convoie la pensée.

Ces préalables achevés, je commence :

Il est possible qu’on vous ait déjà parlé des 38 Dakotas.

Si c’est la première fois qu’on vous en parle, vous vous demandez sans doute, que sont les « 38 Dakotas » ? Continuer la lecture de « « 38 » un poème de Layli Long Soldier »

Encore un poème de Ginsberg et un supermarché

(Ça me fascine; j’ai bien l’impression que nous manquons de poèmes qui évoquent les supermarchés.)

UN SUPERMARCHÉ EN CALIFORNIE

Voilà ce qui me vient à ton propos ce soir, Walt Whitman, car j’ai arpenté les contre-allées, gêné par un mal de tête, et j’ai regardé la pleine lune à travers les arbres.
Fatigué et affamé, cherchant des images à consommer, je suis entré dans un supermarché aux fruits de néon, en rêvant à tes énumérations !
Quelles pêches et quelles éclipses ! Des familles entières qui font leur course en pleine nuit ! Des allées pleines de maris ! Les femmes dans les avocats, les bébés dans les tomates — et toi, Garcia Lorca… Que faisais-tu parmi les pastèques ?
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« The revolution will not be televised » de Gill Scott Heron.

LA REVOLUTION NE SERA PAS TELEVISEE

Tu ne pourras pas rester chez toi.
Tu ne pourras pas brancher, allumer et t’esquiver.
Tu ne pourras ni te défoncer à la poudre,
Ni aller prendre une bière pendant la pub,
Parce que la révolution ne sera pas télévisée.

La révolution ne sera pas télévisée.
La révolution ne sera pas sponsorisée par Xerox
Ne passera pas en quatre parties sans coupure publicitaire.
La révolution ne montrera pas d’images de Nixon sonnant la charge suivi par
John Mitchell, le général Abrams et le vice président Agnew
mangeant une panse de porc farcie confisquée dans un sanctuaire de Harlem
La révolution ne sera pas télévisée.
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« America », d’Alan Ginsberg

Il s’agit d’un poème que j’admire parce qu’il est drôle, parce que sa forme est ouverte et ne s’adonne à aucune circularité musicale de rime ou de sonorité, parce que c’est un poème qui marche et qui danse, toujours avançant, riant et mordant. Il y a sur un site anglo-saxon un très bel enregistrement où Ginsberg récite et où le public rit beaucoup. (www.poetryarchive.org)

AMÉRIQUE

Amérique, je t’ai tout donné et maintenant je ne suis plus rien.
Amérique, deux dollars et vingt-sept cents, le 17 janvier 1956.
Je ne supporte plus mes pensées.
Amérique, quand mettrons-nous fin à la guerre humaine ?
Ta bombe atomique, tu peux te la mettre dans le cul,
Je ne me sens pas bien, laisse-moi.
J’écrirai mon poème quand je serai dans l’état d’esprit qui convient.
Amérique, quand deviendras-tu angélique ?
Quand te mettras-tu à nu ?
Quand regarderas-tu ta mort en face ?
Quant te montreras-tu à la hauteur de ton million de trotskystes ?
Amérique, pourquoi tes bibliothèques sont-elles pleines de larmes ?
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