En voilà un dont j’ai toujours aimé l’étrangeté

POUR ANNA BLUME

O toi, bien-aimée de mes vingt-sept sens, je te aime. — Toi tu te, je te, tu me.
— Nous ?
Ceci (soit dit en passant) ne convient pas ici.
Qui es-tu, fille indéchiffrable, tu es — — es-tu ? — Les gens disent que tu serais. Laisse-les dire, ils ne savent même pas où se dresse le clocher. Tu portes ton chapeau aux pieds et te promènes sur les mains, sur tes mains tu te promènes.
Oh ! là là ! tes habits rouges striés de plis blancs. Rouge j’aime Anna Blume, rouge je te aime. Toi tu te, je te, tu me. — Nous ?
Ceci (soit dit en passant) convient aux froides passions.
Anna Blume, rouge Anna Blume, comment disent les gens ?
Mise à prix :
1. Anna Blume a un grain.
2. Anna Blume est rouge.
3. De quelle couleur est le grain ?
Bleue est la couleur de tes cheveux jaunes.
Rouge roucoule ton grain d’oiseau vert.
Toi simple fille dans ta robe de tous les jours, toi animal vert bien-aimé, je te aime. — Toi tu te, je te, tu me. — Nous ?
Ceci (soit dit en passant) convient à la boîte aux passions.
Anna Blume ! Anna, A-N-N-A, j’égrène ton nom. Ton nom goutte doucement comme de la graisse de boeuf chaude.
Le sais-tu Anna, le sais-tu bien ?
On peut te lire aussi à l’envers, et toi, toi la plus belle de toutes, tu es à l’envers comme à l’endroit :
A-N-N-A.
Gouttes de graisse de boeuf me caressant le dos.
Anna Blume, toi animal de gouttes, je te aime.

Kurt Schwitters, ANNA BLUME.

(affiché en 1919 dans les rues de Hanovre)
Remerciements à Marc Dachy (traducteur) et aux éditions Ivréa (Paris)

Un jeu en forme d’exercice moral pour octobre

Le jeu de l’imposteur
Imaginez que vous êtes un imposteur. Dites-vous que la position que vous avez atteinte est usurpée. Figurez vous que tout ce que vous avez acquis est le fruit d’un vol. Persuadez-vous que l’estime qu’on a pour vous est imméritée. Faites le compte de vos mensonges et de vos infamies secrètes. Remémorez vous les moments de votre vie que vous avez préféré oublier.

Il est temps d’être sérieux! Encore Saint-Amant.

Sus, sus, enfants ! qu’on empoigne la coupe !
Je suis crevé de manger de la soupe.
Du vin ! du vin ! cependant qu’il est frais,
Verse, garçon, verse jusqu’aux bords,
Car je veux chiffler à longs traits
À la santé des vivants et des morts.
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Un texte inédit et passablement déplaisant, pour août

Ton visage n’est pas probant ; il est mou, inachevé, ni jeune ni vieux, difficile à reconnaître et difficile à mémoriser. La silhouette n’est guère caractéristique non plus… Tu es petit, mais pas assez pour que cela en fasse un signe distinctif.
D’où mon problème, sans doute… Pour l’instant les murs du centre et les médicaments t’ont tenu à distance, mais un jour, tu me retrouveras, je le crains. Tu te faufileras, tu passeras entre les barreaux…
La première fois que je t’ai tué, je devais avoir dix ans, au camping du bord de l’Ardèche. Tu m’as dit quelque chose, je parviens plus à me souvenir quoi, mais c’était désagréable et vexant ; certainement un truc grave, comme « Tu n’existes pas » ou « Tu ne mérites pas de vivre ». Nous étions sur la grève, au milieu des galets, maigres et gauches dans nos maillots de bain. J’ai ramassé une pierre, la plus grosse que j’ai pu, si grosse même qu’on a eu du mal à le croire par la suite. Je l’ai abattue sur ta tête, qui a craqué, qui s’est déformée sous le choc. La force du coup t’a jeté dans l’eau, gamin désarticulé, pauvre poupée. La pierre ensanglantée a fait un bruit mat en retombant sur les galets. L’eau a rougi. On a en parlé dans le quotidien régional, j’ai vu les articles jaunis, longtemps après.
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Supermarché en chantier

RETOURNONS AU SUPERMARCHÉ

Bienvenue au grand palais du néant :
parallélépipède posé là
qui ne ressemble à rien
Pas de rythme dans la façade :
le concept de fenêtre lui échappe
il connaît seulement la porte

Le supermarché est ceint de places de stationnement
rangées comme des tombes dans un cimetière militaire
(quelquefois cependant en épis ou en quinconce)
La dialectique du parking veut toujours inscrire
le plus de voitures possibles dans un espace donné
comme les corps dans le cimetière

En guise de cénotaphes
les cahutes qui abritent les chariots
Ils sont enchaînés les uns aux autres
comme jadis les forçats
qu’on emmenait vers leurs lieux d’embarquement
Guère de plaisir à les libérer cependant
À côté de la porte, toujours les remugles malodorants
(une hallucination olfactive persistante ?)
comme à l’entrée d’un local à poubelles
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Étrange

Fruit d’une nouvelle collaboration avec la compagnie Les Grandes Personnes, le spectacle confidentiel intitulé « À la corde (première époque) » s’est joué samedi 1er et dimanche 2 juillet, pendant les folies de Maubeuge. « À la Corde » raconte le fil d’une vie, depuis la naissance, jusqu’à l’exil, avec de nombreuses sculptures. C’est une sorte de cinéma d’avant le cinéma, avec une voix vivante (http://www.lesgrandespersonnes.org/).
_ C'est un garçon, il s'appelle Odilon

Encore un poème de Ginsberg et un supermarché

(Ça me fascine; j’ai bien l’impression que nous manquons de poèmes qui évoquent les supermarchés.)

UN SUPERMARCHÉ EN CALIFORNIE

Voilà ce qui me vient à ton propos ce soir, Walt Whitman, car j’ai arpenté les contre-allées, gêné par un mal de tête, et j’ai regardé la pleine lune à travers les arbres.
Fatigué et affamé, cherchant des images à consommer, je suis entré dans un supermarché aux fruits de néon, en rêvant à tes énumérations !
Quelles pêches et quelles éclipses ! Des familles entières qui font leur course en pleine nuit ! Des allées pleines de maris ! Les femmes dans les avocats, les bébés dans les tomates — et toi, Garcia Lorca… Que faisais-tu parmi les pastèques ?
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Une énigme à l’entrée de l’été

Devinez qui il est : créé avant le déluge, c’est un être puissant, sans chair ni os, sans veine ni sang, sans tête ni pieds. Il n’est ni plus jeune ni plus vieux qu’au premier jour et il est aussi large que la face du pays. Sa naissance n’a pas eu lieu et personne ne l’a vu. Il est muet pourtant sa voix est rauque. Il est violent. Son vaste étendard est déployé sur le monde entier. Il est à la fois bon et mauvais, ailleurs et ici, il sème la discorde et ne s’en va que s’il le veut.
Adapté du Livre de Taliesin, manuscrit gallois du XIIIe siècle
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