Un inconnu en mars

FIGMENTS

(Un figment, en supposant que le mot puisse exister en français, ce serait, un bref récit poétique, ou un poème narratif de petite étendue. Tout en ressemblant au fragment, le figment serait plus nettement inventé et plus souvent complet. À la figue, bien sûr, il voudrait emprunter, la forme close et parfaite, le goût et la chaleur, la capacité à sécher et à se conserver. Cependant, il se garderait du sucre ; pour être concis, il vaut mieux être salé.)

Père
Un jour, le père c’est une statue comme celle du commandeur, mais on le gifle à s’en meurtrir la main et il ne remue pas, il ne parle pas, il ne parle plus.
Un autre jour, le père, on mène une enquête et on s’aperçoit qu’il n’existe pas. Personne ne le connaît ; ses collègues ne se souviennent plus de lui. Ses traces se sont effacées, au point qu’on risque presque de disparaître soi-même.

L’Amérique
Jusqu’à présent, il ne partait pas, il restait, il revenait. Les autres parfois s’en allaient, mais il demeurait. Il fouillait, il creusait et recreusait son sillon.
Aujourd’hui, c’est différent, il part en voyage, a-t-il décidé.
D’une grande secousse, d’un grand haussement, il s’extirpe, se déterre et s’en va aux Amériques.
C’est un pays rectiligne et vide ; la vérité n’y a pas cours. Il règne une science-fiction tranquille et cruelle. Parfois, ça fait peur, mais dans l’ensemble, c’est reposant.

Dans ce pays
Dans ce pays-ci, les puissants et les riches sont si doux et si éclairés qu’ils condamnent résolument la manière dont les pauvres traitent leurs femmes et leurs enfants.

S’envoler
Puisqu’il ne peut s’envoler, il s’efforce de se contenter en tombant, longtemps et profondément.

Son grand cheval
Il a décidé qu’il fallait fondre une statue équestre à son effigie, quelque chose de monumental et de roide, un tour de force presque impossible. Et de fait, il a prévu que la terre cuite explose, que le bronze en fusion se déverse dans la fournaise… Il ne resterait qu’un sabot et une main, d’une finesse de modelé exceptionnelle.

Un fruit
Dans cet autre pays, il y a un fruit qui n’a pas de nom, suave et riche en suc ; sa peau est extrêmement veloutée ; quand on presse doucement le noyau, il soupire et il fond.

Une histoire d’amour
Il est question de traces sur la neige, de gestes, de peu de paroles. Un courant d’air, un bruissement dans les feuilles, des volets qui claquent en se refermant, un lit qui s’effondre, la chute d’une larme, des points de suspension.

ŒUVRES INCONNUES ET INÉDITES de Paul Lepic

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