Face au texte : Explosion dans le langage I

Narrateur : Annibal Mousseron, terroriste timide
Cherchant à gravir les sommets du texte, guerroyant à la fois contre lui-même et contre la phrase, guerre intestine qui durera aussi longtemps qu’il se mêle d’écrire, Annibal Mousseron achoppe toujours sur la même pierre, bute toujours sur le même obstacle, il s’agit d’une libération dont il ressent la nécessité, mais ne sait nommer et encore moins pratiquer. C’est là le vif du sujet, la déchirure.
S’il savait précisément ce qui le limite, ce qui le bride, pourrait peut-être s’en libérer… Mais ne conçoit pas clairement la nature de ses chaînes, et comme une bête, s’agite, tire stupidement dessus, s’encolère, ne rêve son affranchissement qu’en termes de destruction ou d’explosion. Continuer la lecture de « Face au texte : Explosion dans le langage I »

En voilà un dont j’ai toujours aimé l’étrangeté

POUR ANNA BLUME

O toi, bien-aimée de mes vingt-sept sens, je te aime. — Toi tu te, je te, tu me.
— Nous ?
Ceci (soit dit en passant) ne convient pas ici.
Qui es-tu, fille indéchiffrable, tu es — — es-tu ? — Les gens disent que tu serais. Laisse-les dire, ils ne savent même pas où se dresse le clocher. Tu portes ton chapeau aux pieds et te promènes sur les mains, sur tes mains tu te promènes.
Oh ! là là ! tes habits rouges striés de plis blancs. Rouge j’aime Anna Blume, rouge je te aime. Toi tu te, je te, tu me. — Nous ?
Ceci (soit dit en passant) convient aux froides passions.
Anna Blume, rouge Anna Blume, comment disent les gens ?
Mise à prix :
1. Anna Blume a un grain.
2. Anna Blume est rouge.
3. De quelle couleur est le grain ?
Bleue est la couleur de tes cheveux jaunes.
Rouge roucoule ton grain d’oiseau vert.
Toi simple fille dans ta robe de tous les jours, toi animal vert bien-aimé, je te aime. — Toi tu te, je te, tu me. — Nous ?
Ceci (soit dit en passant) convient à la boîte aux passions.
Anna Blume ! Anna, A-N-N-A, j’égrène ton nom. Ton nom goutte doucement comme de la graisse de boeuf chaude.
Le sais-tu Anna, le sais-tu bien ?
On peut te lire aussi à l’envers, et toi, toi la plus belle de toutes, tu es à l’envers comme à l’endroit :
A-N-N-A.
Gouttes de graisse de boeuf me caressant le dos.
Anna Blume, toi animal de gouttes, je te aime.

Kurt Schwitters, ANNA BLUME.

(affiché en 1919 dans les rues de Hanovre)
Remerciements à Marc Dachy (traducteur) et aux éditions Ivréa (Paris)