Double entrevue avec un chêne


Visite de fin d’été

Supposons un rendez-vous
avec un voisin
qui ne quitte jamais son jardin
un ermite ascétique et cassant
un parent éloigné, têtu et taciturne
mais plus grand
mais plus vert
qui me survivra
certainement
Il faut marcher pour négocier
une rencontre
seul à seul
Comme il dort dehors
il est déjà là
et je suis en retard
Ses abords sont défendus
ronces, broussailles
toiles d’araignée
rejets, silex le ceignent
et le ravinement rugueux
de l’écorce n’encourage pas
les familiarités
Sur la colline cependant
sur un lit de cupules et de glands
des saisons précédentes
il me donne audience
et c’est à moi d’écouter
J’interromps pourtant
une conversation
un oiseau
dont je n’entrevois que le vol
me laisse la place
Son orchestre de feuilles joue
murmures, frôlements
frottements
Sans savoir ce qu’il a dit
j’ai oublié des lambeaux
de pensée
dans ses branches
des fumées de rêve
à sa cime

Visite de printemps

Midi printemps pinson
nid de pie poussé au chêne
pour guider la navigation
sur deux saisons
L’impression de solitude
est moindre
car un couple de mésanges
ébouriffées
coiffées d’un béret gris bleu
face peinte de traits sombres
comme Sioux
me surveillent
évasives acrobates
tiennent compagnie à l’arbre
sans jamais s’enfuir
Après un temps, j’apprends
elles y habitent un trou à leur taille
partout autour gonflent
au bout des branches
gros bourgeons enveloppés
d’une soie entre le violet le brun
Le soleil plus vif détaille
plaies et cicatrices
dont certaines bordées 
de bourrelets d’écorce
grande fraîcheur de l’ombre
encore
Mouches bourdonnent
Mon voisin presque immobile
un lézard vif dort
près d’un lierre mort
Je me sens moins malin
et peut-être plus fort
pas plus fort que lui
mais plus fort qu’hier
est-il possible que le chêne
plus indulgent
ait enfin accepté
d’ouvrir un peu
son penser
d’arbre

À lire de préférence sur deux colonnes, dans le sens qu’on veut

Remarque pour le chêne

chêne
Chêne des Huguets, Villeneuve sur Lot, http://www.lieuxdenergies.fr/archives/2013/05/01/27051599.html

Donnez-lui une cupule, un gland
Le petit littérateur rimaillera gentiment
Mais face au chêne, grand
Devant le chêne, sous ses branches
Un scrupule le prend
Il ferait presque la révérence
Le silence se fait

Le chêne, pas d’affinités
Avec le mot
Plutôt mutisme
Traversé de souffles, de bruissements
Le chêne ne bavarde pas, n’affabule pas
Ses murmures, on en a l’intuition, sont sacrés
Autant qu’ardus à interpréter
Si son écorce et son bois rude
Habillent un esprit dryade
À la peau douce
Elle ne parle pas notre langue

Comme d’autres géants
Son évidence n’a pas de nom
Car il est
Il est plus évidemment que nous ne sommes
Plus durablement aussi
Plus rugueux, plus grenu, plus robuste, plus ramifié
Davantage et mieux
On ne le présente pas
Car il est déjà là, toujours
Son front fait fi des couronnes
N’a pas besoin de lauriers
Tout simplement il règne

Il triomphe, innommé
Même si l’on s’enfonçait dans les racines
Fouillait les généalogies
Cassanos, quercus, robur, drus ?
S’il eut jadis un nom
Ce mot est devenu synonyme d’arbre
Perplexité au chêne
De quel bois je me chauffe ?
De quel bois je suis fait ?
De quel bois fut construit le navire Argo
Qui conquit la toison et devint constellation ?
De quel bois la lance roide ?

Qui aurait pu saisir ses cheveux
Plier son col
Lui tremper la tête dans l’onde
Pour le baptiser ?

Si enfin le littérateur se tait
Le silence sera-t-il chêne ?