Souvenirs de jadis, en marge des ateliers d’écriture l’Eau de là

Ces souvenirs qui nous emmènent du Perche à l’Arménie ou à l’Iran ont été recueillis lors des ateliers d’écriture et de parole l’Eau de là, avec le parc naturel du Perche et la Compagnie du théâtre, mais n’ont pas été publiés dans le livret. Les bêtises d’enfant, les cueillettes, la guerre, les guérisseurs, l’école, les percherons, les haies, le vélo, et bien sûr, les pommes, tout le monde d’avant est là.

Arméniens

S’il y a des Arméniens un peu partout, c’est à cause des génocides de 1915 et 1918. Il a fallu se sauver. Les Turcs ne veulent pas le reconnaître, parce qu’il y aurait des compensations, des terres à restituer.

Ma mère a vu son père tué devant ses yeux, mais les enfants ont été sauvés par des Américains qui les ont emmenés en bateau et les ont fait adopter. En bas du mont Ararat, il n’y a plus de gens, il n’y a que des coquelicots rouges, souvenir du sang des Arméniens.

 

Bêtises

Monter sur le petit mur qui séparait les garçons des filles à l’école ; démonter les rouleaux accrochés derrière le tracteur quand le paysan ne regardait pas, et observer, bien caché, la tête qu’il faisait quand il laissait son attelage derrière lui ; profiter de l’absence du propriétaire pour se mettre derrière le percheron Bayard, attelé à sa charrue, tracer un sillon en travers jusqu’au bout du champ et verser la charrue…

 

Bretoncelles

Odette a passé toute sa vie à Bretoncelles, depuis son mariage en 1968. Elle n’en est jamais sortie. Elle a travaillé à la ferme pendant quatre ans, puis à l’hôtel-restaurant. Mais elle connaît la Corvée-les-Ys, en Beauce.

Dans le pays, on reste sur le pas de la porte. On cause en ouvrant le panneau du haut de la porte fermière, mais celui du bas reste fermé, on n’entre pas.

 

Cueillettes

— Il y avait les escargots. Un jour un ramasseur qui les vendait aux restaurants en avait six cents, de gros bourgognes. Les gosses ont vu ça, ils ont fait pareil, ils en ont ramassé autant que possible, les ont vendus et m’ont acheté un cadeau pour la fête des mères. C’était de l’argent honnêtement gagné.

Les gamins allaient aussi chercher du muguet, pour le vendre.

Et les pissenlits, au printemps, quand c’est tendre, les feuilles de pissenlit, surtout après les labours, quand elles avaient été cachées et qu’elles avaient blanchi. On les cuisinait avec de l’ail, des œufs.

Le tilleul, bien sûr, et les fleurs d’acacia, pour les beignets, c’est tellement bon.

Et surtout les champignons, les rosés-des-prés, les morilles, il y en avait davantage. Les morilles, on les trouvait autour d’une souche de pommier qui se défait, une vieille trogne. Les gens de Bretoncelles venaient les chercher dans notre champ. Oh non, on les vendait pas, on le mangeait avec du veau ! Saint-Victor-de-Buthon, c’était bien pour les morilles.

— Oh, ceux qui trouvaient des morilles, c’étaient surtout les menteurs.

Les cèpes, il y en a qui y allaient…

— Les mûres, le sureau, c’est des trucs de Parisiens. Ils mangeraient n’importe quoi, du cynorhodon, des prunelles. C’est point fait pour nous. On me disait « Si tu manges des mûres, tu vas avoir des poux. »

— Moi, en tout cas, j’en mangeais. Gamins, on mangeait de tout. Les prunelles, après la première gelée ; les mûres ; les nèfles, comme ça, l’hiver, aussi après les gelées, quand elles sont molles ; et les petites groseilles sauvages, qui sont souvent blanches.

— Il faut des haies, et beaucoup sont tombées, comme à Coulonges-les-Sablons.

Avec les orties, on fait de la soupe, en ajoutant un peu de crème fraîche. On les cueillait avec des gants, ou on les prenait d’en dessous pour ne pas se piquer. On les faisait fondre à la poêle ou on les mettait directement à la casserole.

 

Dindes et dindons

Mais si, on en élevait, il y en avait dans les fermes. Et on mangeait une dinde rôtie à Noël !

 

Éclairage

Nous avons habité des maisons sans électricité, l’éclairage se faisait à la lampe à pétrole, avec une petite lampe pigeon, par exemple. Et les devoirs pour l’école se faisaient autour de la lampe. Dehors, pour éclairer, on utilisait des lampes à carbure.

École

À dix ans, j’ai arrêté l’école pour travailler aux champs. Dans les campagnes, jadis, certains enfants n’allaient à l’école que l’hiver, parce que le reste du temps ils travaillaient à la ferme. On apportait le bois chacun à son tour pour chauffer la classe.

À Créteil, à la communale, les institutrices étaient gentilles, les garçons et les filles étaient séparés.

À Téhéran, l’école s’appelait Jeanne d’Arc, elle était tenue par des sœurs françaises très bien. Dans les élèves, il y avait un mélange d’Iraniennes venues apprendre le français et d’autres filles. Il ne fallait pas laisser voir les genoux, et porter les cheveux courts ou en nattes ou en chignon. Un jour, une fille est venue coiffée, elle sortait dans un mariage. Elle avait beau être fille de général, la sœur lui a mouillé la tête dans un seau d’eau et lui a fait des nattes. On mangeait des bonbons et on jetait les papiers dans les cornettes des sœurs ! En hiver, avec une sœur qui n’y voyait pas bien, on faisait les chants des petits oiseaux et elle s’exclamait : « Comme c’est curieux, les oiseaux chantent en plein hiver. » On ne parlait que français, si bien que l’on apprenait très vite.

À Nogent-le-Rotrou, avec des parents catholiques, on allait à l’école Saint-Joseph, où les maîtres étaient des religieux. À 12 ans, on passait le certificat d’études. Jean est aussi allé au lycée agricole Mermont, à Châteaudun, en pension, pour apprendre l’agriculture moderne, les engrais etc. que l’on n’utilisait pas encore. L’année durait de la Toussaint à la Saint-Jean, et il n’est revenu que deux fois à la maison. Le trajet se faisait en train, il fallait en changer deux fois.

 

Guérisseurs

On dit que la Sarthe est un pays de toucheux, de guérisseurs, magnétiseurs. Les toucheux soignaient les gens et les animaux. Normalement, on ne paie pas, mais on fait un don libre.

On a connu Monsieur Dadou, le « docteur Miracle », un ancien menuisier qui touchait.

À Coulonges les Sablons, il y en avait un aussi. On donnait ce qu’on voulait.

Il y avait aussi ceux qui enlevaient le feu, les brûlures ou les zonas. Au restaurant, il y avait une dame, Mme Canon, qui enlevait le feu, elle a « touché » plusieurs filles qui s’étaient brûlées en cuisine, une fois le cuisinier aussi.

Il y a des gens qui ont guéri alors même qu’ils n’y croyaient pas.

— Charly le guérisseur m’a guérie.

 

Guerre

La famille de Jean a été obligée de laisser la moisson. Leur ferme était près de la gare, et les bombardements de 1944 étaient tels que de gros morceaux de rails, parfois des aiguillages entiers retombaient dans les champs. Pendant l’Occupation les Allemands sont venus à la ferme, ils ont pris tout le foin pour leurs chevaux. Il n’y avait rien à dire. Ils venaient se servir en bestiaux. Ils nous faisaient apporter les chevaux aussi loin qu’à Illiers, où ils choisissaient ceux qu’ils voulaient, des percherons, pour tirer leurs canons.

Dans une autre famille, l’unique percheron a été pris par les Allemands. C’était une catastrophe, on ne pouvait plus moissonner ni plus rien faire. Dans certaines fermes qu’ils occupaient, les Allemands ont commis des dégâts, cassé la vaisselle, mais la plupart du temps, ils étaient disciplinés. Ils traversaient Nogent pour aller au champ de tir sans faire de dégâts. On manquait de tout pendant la guerre. Il fallait des bons pour le sucre et pour tout, le pain, la viande. Ils étaient distribués à la mairie. Des Parisiens venaient acheter des lapins. Quelquefois, ils le tuaient sur place. Régulièrement, les Allemands leur confisquaient tout à la gare de La Loupe. Quand les Allemands ont instauré le travail obligatoire (le STO), les jeunes se sont cachés, Jean n’avait que quatorze ans, il n’était pas concerné. Les jeunes se retrouvaient à Marolles-les-Buis, ils s’entraînaient. Quand les Américains se sont rapprochés, les jeunes résistants ont attaqué les Allemands. Ils ont chassé les Allemands de la ville avant l’arrivée des Américains, mais ils ont eu quatre tués, tout jeunes. Quelqu’un a perdu ses deux frères qui ont été tués en 1939-1940, l’un avait 25 ans, l’autre 35. Sa maman ne s’en est jamais remise.

 

Haies

On en a tellement arraché ! Il fallait les entretenir tous les ans, on ne faisait pas ça l’été, il y avait trop de travail. Et ça donnait une petite récolte de bois.

 

Lait

La traite se faisait à la main, à l’étable. Les vaches, c’étaient des normandes, des jersiaises, dont le lait est crémeux. Il fallait compter sept à huit minutes par vache. À Fontaine-Simon, la laiterie ramassait avec des chevaux, puis après ça a été Picot, de Bellême. On allait vendre le beurre au marché. Il y avait beaucoup de vente directe du producteur au consommateur. Les parents allaient au marché de Nogent.

Il y avait la baratte à manivelle, la baratte culbutante, ça donnait de la distraction et du travail aux enfants. Enfin de la distraction… Ce n’est pas l’avis de tout le monde. C’était lourd et long à tourner, bien une heure, selon le temps qu’il faisait.

 

Magasin de fleurs

Mme Bourdet tenait un magasin de fleurs. Elle allait à Paris, aux Halles, rue Baltard, avec sa petite estafette Renault, vers 6 heures du matin. Les forts des Halles débarquaient la viande dès 4 heures, pour la découpe. Il y avait de l’ambiance. Elle y descendait deux fois par semaine, en particulier pendant la saison des tulipes, qui ne se gardent pas trop bien. Ses fournisseurs lui mettaient de côté de belles fleurs, très fraîches. Au magasin, elle faisait beaucoup de couronnes, énormément de deuils. Les couronnes de fleurs portaient de petites banderoles : « À mon cher époux », « À mon mari regretté ». Parfois, elle allait voir la tête des morts, ça l’amusait.

 

Noces

Non, non, les noces de village ne tournaient pas forcément à la bagarre avec les jeunes du village d’à côté. Et dans les fermes, on était aussi aimable qu’ailleurs.

 

Paris

En arrivant de Téhéran, ce qui a étonné Alice, c’était les gens qui s’embrassaient dans les rues.

 

Percherons

Il fallait cinq percherons pour faire tourner une grosse ferme, deux pour une plus petite.

— Moi, il n’y en avait qu’un.

C’était plus commode avec deux chevaux pour une charrue. En général, dans le Perche on avait des juments et seuls les éleveurs possédaient des étalons. Du côté de La Loupe, c’était plutôt des Hongres. Avec une jument et de la chance, on pouvait vendre un poulain par an. On les a utilisés jusque dans les années soixante. Les Américains venaient en chercher à Nogent, jusqu’à la guerre de 14-18. Il y avait l’éleveur Aveline, un gros manitou, qui avait aussi une ferme à Verrière, ou encore Chouanard. Pour apporter les marchandises, on allait à cheval. Les voitures, c’étaient des carrioles pour aller se promener, des tombereaux pour le travail.

 

Pommes

De septembre à novembre, on embauchait pour ramasser les pommes. Les pommes à cidre, on les gaulait et on les ramassait par terre. Les pommes à couteau étaient cueillies dans l’arbre. Les distilleries donnaient du travail, dans le Perche ! Les ouvriers étaient payés au panier ramassé. C’étaient de lourds paniers en bois tressé, du chêne croit-on, puis des paniers à grillage de fer.

 

Téhéran

À Téhéran, il y avait une importante communauté arménienne qui avait son propre village. En général, on se mariait avec quelqu’un de la même religion, or les Iraniens sont musulmans. Il est arrivé que des filles arméniennes se sauvent pour se marier avec des Iraniens. J’ai travaillé dans un institut de beauté, on avait comme clientes les sœurs du shah. La patronne était russe. Maintenant, je pense, les salons de beauté, c’est interdit là-bas. Et puis beaucoup d’Arméniens ont quitté l’Iran après la révolution, mais mon frère y est resté.

 

Train ou tramway ?

Le long des voies, il fallait bien clôturer. Ça coûtait cher en amendes, si une vache arrêtait le train. De Nogent à Brou, jusqu’en 1933, il y avait une petite ligne de chemin de fer ou de tramway à vapeur dont le train passait dans les rues de Nogent, dont la rue Saint-Hilaire. Jean le voyait le matin en allant à l’école. Les voies avaient un espacement particulier, d’un mètre, et l’ancienne gare de tramway est devenue l’école de musique. Ça passait par Souancé, Trizay.

 

Vélo

Il faut parler du vélo ! On n’avait que des vélos comme moyen de locomotion, car seuls les riches avaient des automobiles. À Verpillon, il n’y en avait que deux, celle du châtelain, M. Rogereau et celle de M. Camus, qui possédait 300 hectares de terre. Oh, il était sociable, malgré sa richesse. Il fallait travailler pour se payer son premier vélo, traire les vaches, par exemple. Il y a eu aussi un vélo offert pour récompenser une mention très bien au certificat d’études, mais avec sept frères et sœurs, pas moyen de continuer les études.

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