Un arbre « bien nommé » ?


Bois dur et cassant
D’un grain fin et serré
Son architecture torse
Et désordonnée
S’emmêle volontiers
Aux autres branches

Cannelures sur l’écorce
Même sans espoir
D’être le plus haut
Il jaillit, s’élance,
Véritable fusée de bois

Avec ses feuilles lancéolées
Asymétriques en leur extrémité
Rougeoyantes en automne
Comprend-on pourquoi
Il a été baptisé
Par Carl von Linné
Euonymus, c’est-à-dire
Le bien-nommé ?


Certes le fusain pointe
Couteau et aiguille de bois
Il entrait dans les maisons
Comme fuseau pour la laine
Lardoire dans la cuisine

Mais l’appeler
« Bien nommé »
N’est-ce pas cacher
Sa véritable identité ?
Craint-on
De prononcer son nom ?

Autant le fusain est fin
Autant son mystère est épais
Les arbres sont-ils bien nommés ?
C’est le cœur de la question

Euonymus ou pour autant dire
Évonymé, obscure déesse
Engendra Vénus et les Moires
Selon Épiménide le Crétois
Faut-il le réputer menteur
Car on sait par ailleurs
Que Vénus naquit de la mer
Baignée d’émois

Quand même
Pour tisser les destins
Les funestes Moires manient-elles
Un fuseau
De fusain ?

Le secret de leurs desseins
Serait lié à cet arbrisseau
Si gorgé d’un poison fatal
Que sa fumée rendrait malade ?

Raison de plus
Pour y regarder
De plus près

Par une transformation
Proprement alchimique
Carbonisé en vase clos
Dans un tube de fer
Le fusain devient charbon à dessin

Grâce soit rendue
À l’inventeur
Qui infusa
Qui calcina
Un rameau empoisonné
Pour obtenir un concentré
De noirceur
Avec lequel dessiner
Comme Dürer ou Degas

Qu’il nous soit donné
Comme lui
De carboniser
Le malheur
De concentrer
La noirceur
Pour créer
Des figures

Mais c’est au fruit
Que l’on reconnaît l’arbuste
Celui du fusain, inouï
Lui valut le surnom
De bonnet de prêtre
Ou mieux de bonnet d’évêque

Quatre cosses accolées
Roses ou rouges
Laissent dépasser
Une graine d’un orange prononcé
Dont la couleur éclate
Dans la grisaille hivernale
Même après la chute des feuilles
Comme une touche d’espoir

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