L’arbre transparent II – Orme

Appliqué à voir ce qui n’est plus là

je sais enfin l’arbre fantôme
qui me hantait, c’est l’orme

« Sentez-vous son parfum spectral
frais le matin après une averse printanière ? »

Enfant, entre soixante-dix et quatre-vingt
je n’ai pas vu les grands ormes mourir

presque tous étouffés par la graphiose
épidémie revenue avec des bois américains

J’étais plus près de l’orme Saint-Gervais
l’arbre de justice, que de Saint-Fulgent-des-Ormes

Ici en Normandie, il était partout
et n’est plus nulle part, nul écho

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Prosopopée du vent dans les branches

Naturellement,
murmurent les arbres
d’un même souffle
nous avons davantage
d’affinités
avec le vent
même si parfois
la tempête nous moissonne
et nous couche
dans un linceul de verdure
quand nous soufflons nos pollens
avant l’apparition des feuilles
à perdre haleine
« anémogamie » écrit le botaniste
mariage aérien par les alizés
en grec anemos, en latin anima
âme du souffle
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Notre Amérique à nous

En quête d’une vie meilleure, nos arrière-grands-parents, Adélaïde et Victor ont émigré au Saskatchewan. Cet État canadien offrait des terres aux colons qui s’engageaient à les mettre en valeur. Les registres d’Ellis Island gardent la trace de leur arrivée à New York, en février 1898. Ils ont vécu au Saskatchewan, ont raconté les hivers rigoureux et enneigés, les rencontres avec les Indiens, et ces fragments transmis de génération en génération constituent notre ouesterne familial. S’il existe deux ou trois photos de leur voyage sur le paquebot la Bretagne, il n’y en plus de leur maison là-bas, mais celle-ci a survécu. Au deuxième plan, des Indiens dansent, je pense qu’il s’agit de Cris des Plaines, mais ce n’est qu’une supposition. Le gouvernement canadien avait écrasé quelques années plus tôt l’insurrection des Cris alliés aux Métis de Louis Riel.

Deux viornes des petites routes du Perche

Fleurs et feuilles printanières
dans la bibliothèque de la haie
offrent toujours même après des années
quelques surprises

Comme un florilège poétique
ignoré jusque-là
se révèle au long d’une route familière
arbrisseau ou arbuste, tressé aux autres
petites fleurs blanches
en corymbes circulaires
dont le parfum vaguement malodorant
attire sans doute d’autres que nous
feuilles d’une verdeur de menthe, veloutées
finement dentelées, bourgeons nus

On lui a attribué tellement de noms
que cela crée un flou
son histoire doit être longue
et riche en langues anciennes
rurales et païennes

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Le siège de Mazagran, le peintre Félix Philippoteaux et moi

Qui s’intéresse aux guerres coloniales menées par la France en Algérie au 19e siècle doit souvent se contenter du récit qui en est donné par des officers français, bureaux arabes, généraux, gouverneurs. Manque perpétuellement le point de vue des Algériens. L’épisode du court siège de Mazagran, du 2 au 6 février 1840, a longtemps été célébré comme un haut fait de l’armée coloniale. Sa vogue a même suscité une boisson au café, et une sorte de tasse pour la contenir.
L’article très intéressant que Wikipedia consacre à l’engagement fait exception à la règle en juxtaposant intelligemment trois récits incompatibles du combat. Il y a celui du général Guéhéneuc, cité dans la notice que le peintre Philippoteaux (1815-1884) consacre à son tableau Défense de Mazagran, répondant à une commande officielle du roi Louis-Philippe pour la galerie des batailles du château de Versailles : « L’attaque a duré cinq jours : la force totale de l’ennemi est estimée à douze mille hommes, d’après les calculs les plus modérés ; il avait avec lui deux pièces d’artillerie. »
Puis celui d’un ancien officier d’État-major, Pellissier de Reynaud : « Mustapha ben-Tami, khalifa de Mascara, à la tête de 1500 à 2000 hommes, dont un quart environ d’infanterie, vint attaquer avec quelque vigueur un poste fermé situé sur les ruines de Mazagran et défendu par 123 hommes du 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique ».
Et enfin celui El-Hossin-ben-Ali-ben-Abi-Taleb, Histoire d’El hadj Abd-el-Kader’, 1847-1848, traduit par Adrien Delpech dans la Revue africaine, 1876 : « La ville fut entourée de toutes parts. Les soldats se précipitèrent aux murailles. Nous pointâmes une pièce de canon qui abattit la hampe à laquelle ils arboraient le drapeau. Certain jour, un homme du nom de Sid Mohamed ben Mezrona’, bach-kateb (trésorier) des soldats, répandit le bruit parmi ceux-ci que le sultan avait écrit de retourner ; les soldats partirent. »
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Le prisonnier fantôme, traduction d’un poème de Heid Erdrich

Cahin-caha, continuant à me mêler de ce qui ne me regarde pas, poursuivant mon chemin parmi les poétesses amérindiennes, j’ai traduit ce poème tiré de National Monuments, de Heid Erdrich, dont on peut lire la version originale, « Ghost Prisoner » sur le site Poetry Foundation. Née en 1963, Heid Erdrich est ojibwé.

Ce prisonnier et d’autres « détenus fantômes » étaient cachés, principalement pour empêcher que le comité international de la Croix Rouge puisse surveiller la manière dont ils étaient traités, ont avoué des responsables.

— « Rumsfeld a ordonné que des suspects irakiens soient détenus comme « prisonniers fantômes » », San Francisco Chronicle, 17 juin 2004.

Prisonnier fantôme, meurtrier
il souhaiterait être invisible, pur courant d’air
déjà mort. Son lit étroit le déverse
au loin,  il rêve qu’il s’évade
par les saintes brèches qui s’ouvrent
dans le sourire de son jeune fils.
Les dents tombées lui offrent
une liberté si absurde
qu’il s’éveille et qu’il rit.

Personne n’entend le prisonnier fantôme
qu’il geigne ou qu’il supporte stoïquement
les instruments que nous payons
pour jouer une marche à la liberté
si absurde que nous nous réveillons
et hochons silencieusement la tête.
Nous ne disons pas de mal d’un mort.

Prisonnier fantôme, toujours meurtrier
il souhaiterait être visible, flamme aérienne
et rallier les morts. Dans sa cellule étroite
seulement la place de prier. Sainte, sainte
vengeance d’un fantôme expulsée par les brèches
de sa propre bouche martyrisée, malédiction
si absurde qu’il s’éveille à son hurlement. Continuer la lecture de « Le prisonnier fantôme, traduction d’un poème de Heid Erdrich »

Texte forestier

En Inde…
encore une fois je parle sans savoir
à l’aveugle, à l’aventure
au risque de me perdre en chemin
parce que c’est ainsi que je me sens vivre

Au Tamil-Nadu…
j’ai appris qu’une partie des écrits védiques
sont des aranyakas
c’est-à-dire des textes forestiers
au sens où, sans doute,
marginaux, étranges voire dangereux
ils ne doivent pas être étudiés
ou proférés
dans le confort du village
mais à l’écart, en lieu autre, isolé

Du sanskrit aranya
qui signifie « forêt »
Et de vrai, comme face à une forêt
je n’ai ni eu ni assez de bras
pour étreindre ce pays
ni assez d’yeux pour le voir Continuer la lecture de « Texte forestier »

La voix passive, traduction d’un poème de Laura Da’

Poétesse et enseignante, Laura Da’ vit à Seattle. Elle appartient à la tribu des Shawnee de l’Est. On peut consulter la version anglaise du poème sur le site poetryfondation.org : Passive Voice”.

J’utilise une astuce pour expliquer aux élèves
comment éviter la voix passive.

Entoure les verbes.
Ajoute « par les zombis »
après chacun d’entre eux.

Si les mots ont été dévorés
par ces morts-vivants avides de chair
alors, c’est la voix passive.

Je me demande si ces
sixièmes s’en souviendront
pendant les vacances d’été
quand ils passeront à pied
en rentrant chez eux
des parcs de Yellowstone ou Yosemite
devant les panneaux historiques
qui signalent le site d’un village indien Continuer la lecture de « La voix passive, traduction d’un poème de Laura Da’ »

Je parole

Longtemps taciturne ou aphasique
Aujourd’hui, je parole
Je parabole
Convaincu que seule une maison construite en pourparlers et parlements saura nous abriter