Deux versions du même récit de Villiers de l’Isle Adam, poème en prose et nouvelle,

            L’a­ven­tu­rier se ris­quait de nuit, au mi­lieu des sé­pulcres des an­ciens rois de ces contrées pa­ci­fi­ques et, les sa­coches de pier­re­ries au fond de la bar­que, re­mon­tait les fleuves au clair de lune. Sé­duit, tou­te­fois, par les miel­leux discours du co­lo­nel Sombre, il don­na dans une em­bus­cade, et pé­rit au mi­lieu d’af­freux sup­plices.

 Villiers de l’Isle Adam, « El Des­di­cha­do ».

 

            S’en­ga­geant en­suite, au mi­lieu du pas­sé dé­truit, dans les al­lées, les carre­fours et les rues de ces villes des vieux âges, il ga­gnait, mal­gré les parfums, l’en­trée des sé­pulcres non­pa­reils où gi­sent les restes de ces rois hindous.

            Les portes n’en étant dé­fen­dues que par des co­losses de jaspe, sortes de monstres ou d’i­doles aux va­gues pru­nelles de perles et d’é­me­raudes – aux formes créées par l’i­ma­gi­naire de théo­go­nies ou­bliées, il y pé­né­trait ai­sé­ment, bien que cha­que de­gré des­cen­du fit re­muer le lon­gues ailes de ces dieux.

            Là fai­sant main basse au­tour de lui, dans l’ob­scu­ri­té, domp­tant le ver­tige étouf­fant des siècles noirs dont les es­prits vo­le­taient, heur­tant on front de leurs mem­branes, il re­cueillait, en si­lence, mille mer­veilles. Tels, Cor­tez au Me­xi­que et Pizarre au Pé­rou s’ar­ro­gè­rent les tré­sors des ca­ci­ques et des rois, avec moins d’in­tré­pi­di­té.

            Les sa­coches de pier­re­ries au fond de sa bar­que, il re­mon­tait, sans bruit, les fleuves en se ga­rant des dan­ge­reuses clar­tés de la lune. Il na­geait, cris­pé sur ses rames, au mi­lieu des ajoncs, sans s’at­ten­drir aux ap­pels plain­tifs que lar­moyaient les caï­mans à ses cô­tés.

            En peu d’­heures, il at­tei­gnait ain­si une ca­verne éloi­gnée, de lui seul connue, et dans les re­traits de la­quelle il vi­dait son bu­tin. […]

            Une fois ce­pen­dant, l’in­tré­pide no­cher se lais­sa sé­duire par les in­si­dieux et miel­leux dis­cours du seul ami qu’il s’ad­joi­gnît ja­mais, dans une cir­con­stance tout spé­cia­le­ment pé­rilleuse. Ce­lui-ci, par un sin­gu­lier pro­dige, en ré­chap­pa, lui! – Je parle du bien nom­mé, du trop fa­meux co­lo­nel Sombre.

            Grâce à cet obli­que Ir­lan­dais, le bon Aven­tu­rier don­na dans une em­bus­cade.  

– Aveu­glé par le sang, frap­pé de balles, cer­né par vingt ci­me­terres, il fut pris à l’im­pro­viste, et pé­rit au mi­lieu d’af­freux sup­plices.                   

 

Villiers de L’Isle Adam, « Sou­ve­nirs oc­cultes », Contes cruels.

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