Comme les gens sont loin

Comme les gens sont loin, et ont-ils même un visage ? L’a-t-on oublié, jamais vu, ou l’a-t-on caché ?
En tout cas, il n’en reste rien d’entier dans la mémoire.
Où étaient-ils ? Où étions-nous ?
Plus proches quelquefois les fleurs, la haie de buis, un vieil objet changé en talisman.
Plus proches certains lieux, un mur couvert d’arbres en espalier, un petit temple rond dans un jardin,
et au sortir des sombres rues,
l’Arsenal aveugle derrière ses grilles,
les scieries sous leurs hangars, et leur poussière dorée entre gare et cimetière,
ou le grand mur de la prison surplombant la rivière, avec ses petites fenêtres sombres à barreaux.
La Broye n’arrêtait pas de couler dans le brouillard,
le dimanche les fusils claquaient répercutés par les falaises verdâtres.
Un couple vieillissait dans l’attente d’une lettre d’Amérique.
Quatre sœurs se fanaient dans la maison trop fermée,
l’une erre en camisole rose dans l’escalier voûté,
l’autre est mise à l’asile où elle peint des bouquets,
l’aînée a les joues rouges à force de rester debout près des fourneaux vêtue de noir,
et Sophie va-t-elle pas se noyer d’un chagrin d’amour ?
Mais le père glousse de rire en secouant son corps obèse.
À l’heure du goûter, on sort de vieux biscuits d’une armoire peinte en rouge à l’intérieur.
Que fais-tu là ? Tu n’es ni gai ni triste, tu t’étonnes peut-être
et manges plus d’images que de pain…

Philippe Jaccottet, « Notes de carnet », L’encre serait d’ombre, nrf Poésie/Gallimard.

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