Une sorte de début de roman pour juillet

Tout commence de manière plutôt anodine ; c’est dans la rue d’une ville ordinaire. On voit passer un individu trop grand, dont les enjambées font trembler le sol et dont le regard est impossible à soutenir. Il y en a un, puis deux, puis trois et d’autres encore. Leurs mouvements ont quelque chose d’imparfait comme si leurs corps n’étaient que des formes empruntées ou imitées. Est-ce que c’est une campagne publicitaire ? Une manifestation ? Personne ne réussit à leur parler ni à les arrêter. Manifestement ils ne sont pas d’ici, mais on ne sait pas d’où ils viennent ; on ignore comment ils ont surgi dans ce coin de l’espace. Peut-être observent-ils ; peut-être essaient-ils de se faire une idée, de rassembler des éléments qui leur serviront…
Un jour, ils lancent leur attaque. Les lampes et les écrans s’éteignent; les voix se taisent, les moteurs s’arrêtent, les avions tombent comme des pierres, les canons s’enrayent. Ils n’ont aucun mal à balayer les défenses qu’on leur oppose, ils anéantissent les résistances, brisent les volontés.
Finalement, ils réduisent les hommes en esclavage et les marquent d’un chiffre au front. Tout devient silence et soumission. La vie continue, mais il n’y a plus de décisions à prendre, plus de liberté. D’une certaine manière, tout est devenu plus simple.
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Deux pages d’un journal de 2005, temporairement

mercredi 2 novembre 2005
La potion que je sers est-elle trop amère ? Trop salée ? La date limite de consommation est-elle passée ?
Le fou d’écriture, le danseur de corde, l’avaleur de sabres, le cracheur de feu, il faut qu’il soit un cirque à lui tout seul… Il faut que l’écriture s’affranchisse et que la ponctuation erronée et faiblarde devienne le rythme véritable d’une nouvelle voix.
Mégalomanie mon amie… Où est passé le fou d’écriture ? On rapporte qu’il aurait existé… Qu’il serait passé par là… Le moine Citrouille amère s’est perdu sur les flancs du mont Fuji.
Quelqu’un a cru que cette grotte y menait.
Des gammes sans exigences et sans but, pur essai de virtuosité ?
Feuilles d’automne lissées au fer à repasser.
Quelque chose de brut, quelque chose de vrai ?
Suivez-moi de l’autre côté du miroir disait l’autre… N’oubliez pas d’éteindre la lumière quand vous serez sortis, quand la musique sera finie.
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Face au texte : rumination

Combien de fois faut-il répéter un mot pour qu’il ne veuille plus rien dire, pour qu’il perde toute saveur ?
Dira-t-on qu’il s’agit de le répéter, de le ressasser, de le remâcher ou de le ruminer ?

Un jeu en forme d’exercice moral pour octobre

Le jeu de l’imposteur
Imaginez que vous êtes un imposteur. Dites-vous que la position que vous avez atteinte est usurpée. Figurez vous que tout ce que vous avez acquis est le fruit d’un vol. Persuadez-vous que l’estime qu’on a pour vous est imméritée. Faites le compte de vos mensonges et de vos infamies secrètes. Remémorez vous les moments de votre vie que vous avez préféré oublier.

Un texte inédit et passablement déplaisant, pour août

Ton visage n’est pas probant ; il est mou, inachevé, ni jeune ni vieux, difficile à reconnaître et difficile à mémoriser. La silhouette n’est guère caractéristique non plus… Tu es petit, mais pas assez pour que cela en fasse un signe distinctif.
D’où mon problème, sans doute… Pour l’instant les murs du centre et les médicaments t’ont tenu à distance, mais un jour, tu me retrouveras, je le crains. Tu te faufileras, tu passeras entre les barreaux…
La première fois que je t’ai tué, je devais avoir dix ans, au camping du bord de l’Ardèche. Tu m’as dit quelque chose, je parviens plus à me souvenir quoi, mais c’était désagréable et vexant ; certainement un truc grave, comme « Tu n’existes pas » ou « Tu ne mérites pas de vivre ». Nous étions sur la grève, au milieu des galets, maigres et gauches dans nos maillots de bain. J’ai ramassé une pierre, la plus grosse que j’ai pu, si grosse même qu’on a eu du mal à le croire par la suite. Je l’ai abattue sur ta tête, qui a craqué, qui s’est déformée sous le choc. La force du coup t’a jeté dans l’eau, gamin désarticulé, pauvre poupée. La pierre ensanglantée a fait un bruit mat en retombant sur les galets. L’eau a rougi. On a en parlé dans le quotidien régional, j’ai vu les articles jaunis, longtemps après.
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Un inconnu en mars

FIGMENTS

(Un figment, en supposant que le mot puisse exister en français, ce serait, un bref récit poétique, ou un poème narratif de petite étendue. Tout en ressemblant au fragment, le figment serait plus nettement inventé et plus souvent complet. À la figue, bien sûr, il voudrait emprunter, la forme close et parfaite, le goût et la chaleur, la capacité à sécher et à se conserver. Cependant, il se garderait du sucre ; pour être concis, il vaut mieux être salé.)

Père
Un jour, le père c’est une statue comme celle du commandeur, mais on le gifle à s’en meurtrir la main et il ne remue pas, il ne parle pas, il ne parle plus.
Un autre jour, le père, on mène une enquête et on s’aperçoit qu’il n’existe pas. Personne ne le connaît ; ses collègues ne se souviennent plus de lui. Ses traces se sont effacées, au point qu’on risque presque de disparaître soi-même.
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Votre Horoscope

Pour ces horoscopes-ci, ne vous fiez pas à l’arbitraire d’une date. Qui vous a dit que vous étiez né ce jour-là ? Écoutez le signe qui vous parle le plus nettement.

Lion
Vous reviendrez chez vous par le même chemin et pourtant le chemin sera différent ; sous les apparences de l’identique tout sera neuf.

Lys
La volonté occulte qui bridait votre espace et gênait votre mouvement, soudain se relâchera. N’opprimera plus. Nouvelle ampleur des gestes et nouvelle aisance de la respiration.

Vierge
Une commotion dans les étoiles a changé votre signe astrologique. Ce qui était écrit a été effacé, ce qui se pétrifiait redevient fluide.

Serpent
La malédiction qui transformait en or froid et muet tout ce que vous touchiez est enfin levée. À vous l’eau, le pain, la peau…
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La place du mort

Impasse des Lilas, rue du Pont, allée des Roses : blocs d’immeubles qui se ressemblent tous. Quand il ne s’occupe pas de l’entretien du jardin public, à côté de la bibliothèque municipale, il reste dans son studio du premier étage. Ou il regarde la télé, ou il la regarde, elle. Il en sait assez pour éteindre les lampes quand il l’observe. De sa fenêtre, il peut voir une partie de la cuisine salle à manger, avec la cheminée, et sa chambre quand les rideaux ne sont pas tirés. Elle habite dans le bloc d’en face, de l’autre côté de la rue. Elle est belle, bien sûr, elle a un visage d’ange d’église. Continuer la lecture de « La place du mort »