Adieux au ticket

Feuille de l’arbre de la circulation souterraine
petite page d’un carnet où noter fugitivement
promesse de voyage, Danube ou Argentine ?
annotations et impressions automatiques

Sauf-conduit pour tourniquet et contrôleur
en embuscade au coin du couloir
«  titre de transport » en langue administrative
fils de l’étiquette et du ticket anglais

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Le chevalier véridique

Pour mon roman encore inédit, que je relis encore, Les Saints dans la montagne, j’ai écrit ce poème, imité des ballades de l’Aurès des anciens temps.

Oiseaux, cessez vos chants !
Tais-toi, le vent !
Malgré son courage,
L’ami de l’homme à l’épée,
Le chevalier véridique,
Les Français l’ont pris.
Seul Dieu est immuable dans les Cieux.

Près de sa maison,
Le palmier abattu a saigné
Et ses fils ont été dispersés.
Une averse de flammes
A brûlé le lieu de prière et d’études,
Dispersé les feuilles des savants traités.
Seul Dieu est immuable dans les Cieux.

Le sage de la montagne rouge est tombé,
Une vile trahison
L’a livré à ses ennemis !
Ô montagnes difficiles à gravir,
Hélas ! montagnes de la révolte,
Qu’êtes-vous devenues ?
Seul Dieu est immuable dans les Cieux.

Mais les graines semées par sa voix
Germeront et des épis nombreux
Lèveront dans les oasis et les villages.
Reviendra le temps de l’abondante moisson
Et de la faucille recourbée
Comme un croissant de lune.

Sept châteaux

I. Manoir éphémère

Probablement lundi
reconstruire le château
démoli par les intempéries
l’incendie
ou la police nationale
rassembler les hardes
éparpillées
rebâtir
la frêle cabane
de pluie, de bâches
bois, carton et courants d’air
radeau d’entre deux naufrages
dessin d’enfant collé
sur la porte dégondée

II. Château pour quoi ?

Non enfermer
moi dedans et vous dehors
ou l’inverse
mais circonscrire un espace
à nos rêves
notre soif d’habiter
en Bohême ou en Espagne
offrir refuge
panser plaies
prendre distance Continuer la lecture de « Sept châteaux »

Cyprès de Lambert

J’étais tout petit
et nos grands-parents
appelaient cupressus
les arbres de la haie
orthogonale
à la route côtière
vers Mesquer

Leur parfum était frais
leurs fruits ronds
durs et odorants
leur ombre profonde
leur hauteur impressionnante

La distinction apportée
par ce nom latin
me paraissait aller de soi

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Au sorbier des oiseaux

Ayant déjà inventé
nostalgie des neiges d’antan
pour un roman tumultueux et triste
une fille à soldats acide
surnommée Sorbe

il fallut pourtant rencontrer
l’arbre en été
près de la Ferté-Vidame
en lisière d’une forêt
malmenée par la sécheresse

pour me consacrer
à l’arbre sorcier
et célébrer ses noces
avec l’oiseau
Comment penser
l’un sans l’autre ?

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Clématite des haies

Malgré festons
et guirlandes
ou souvenirs de Tarzan
cette liane d’Occident
liorne, jorne
inquiète quelquefois

Comme ronces et orties
un serpent végétal
rampille, fausse vigne
envahit maison ruinée
sous-bois obscur
terrain abandonné

Signe de sauvagerie
sarmenteuse
barbe de chèvre
ses tiges ligneuses
tombent en tout sens

Son pétiole vrille
s’attache
tourne
volubilement

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Argile à silex

Ici le soc de la charrue
quand on laboure
la terre grasse
tinte souvent
sur une dure caillasse

J’habite un pays de silex et d’argile
On dit même d’argile à silex
La dialectique est naturelle

Incisif et concis, silex parle au poète
une langue tranchante

Substance amorphe et fuyante, argile
pose un autre défi

alourdit les souliers
les sabots quand on arpente
la terre mouillée, et ralentit
et tire vers le bas

Silex, frappé sur un roc ferreux
provoque une étincelle

Silex allume le coup de feu
d’une platine à miquelet

Mais argile a du talent
piège l’eau
apprend aux doigts
à modeler en
trois dimensions

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Nerval encore

La nécessité de revenir à Nerval naît d’un remords de n’en avoir pas assez dit, et sans doute d’un mouvement de reprise plutôt nervalien, lui qui réutilisa, découpa, colla, réécrivit plusieurs fois les mêmes textes au sein d’une œuvre pourtant variée et abondante. M’apprivoisa à son étrangeté de premier abord le fait d’y retrouver le goût de mon grand-père Georges pour les généalogies imaginaires et les contes invérifiables sur les origines lointaines des noms de famille.
Je me souviens très bien que c’était l’été où, alors que j’étais d’une famille de la petite fonction publique, je travaillai pour la première fois en usine, à Sainte-Mère-l’Église, et où je découvris la vie et la solidarité du monde ouvrier. Avec mon premier salaire, je partis en Grèce, visitai Delphes, « La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance ? »
Me pousse aussi vers Nerval mon goût du sommeil et des songes, de l’inspiration remontée de leurs profondeurs troubles, et une rébellion très profonde contre le monde tel qu’il est, tel qu’il va, tel qu’on nous le vend.
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L’aveu Nerval

On entretient parfois avec un texte une liaison secrète, on le retrouve avec délice le soir en se couchant ; si l’on est empêché de le fréquenter dans la journée, on y pense avec un sourire ; on n’en parle pas forcément aux autres. Le nom de son auteur peut être universellement célèbre, n’empêche, il s’agit d’une histoire profonde, souvent nocturne, discrète avec lui, avec son écriture, sans fanfare ni tambour.
Malgré mes efforts, je ne parviens pas à me rappeler qui m’a introduit à Nerval, dont j’ai d’abord lu Les Filles du feu, c’est peut-être M. Jean-Paul Ballorain, dont je fus l’élève admiratif mais plutôt fuyant au lycée Henri IV de Paris. Il me fit en tout cas découvrir Baudelaire et Poe sous un jour nouveau et très vif.
« Sylvie, souvenirs du Valois » est comme l’essence des Filles du feu. En tout cas, « Sylvie » m’enchanta de sa féérie nostalgique et de sa délicate ironie, en plus de me faire découvrir que la région parisienne avait recélé jadis des espaces champêtres et paysans, que je n’aurais pas soupçonnés. En les recréant, Nerval leur invente une légende immortelle.
L’édition dans laquelle je l’ai lue n’était pas une édition scolaire. Une note médiocre et jalouse, en bas de page, signalait que Jenny Colon qui aurait inspiré telle ou telle figure de femme fictive était en réalité une actrice assez quelconque.
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Titre de propriété

Plus de questions que de réponses

Souvent
Ma maison, mon arbre
l’adjectif possessif
Ô ma femme, ma main
me laisse perplexe
et je soupçonne une erreur
ma nuit, ma colère
ou une hérésie habituelle
sur laquelle je ne parviens pas
à mettre le doigt
mon doigt ?

Où est l’acte notarié
qui m’en accorde propriété ?
Je crains de l’avoir égaré

Suis-je possédant ?
De quoi, nanti ?
Suis-je possédé ?

Ma mère
mère de frères et de sœurs
leur mère
range ses affaires

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