La voix passive, traduction d’un poème de Laura Da’

Poétesse et enseignante, Laura Da’ vit à Seattle. Elle appartient à la tribu des Shawnee de l’Est. On peut consulter la version anglaise du poème sur le site poetryfondation.org : Passive Voice”.

J’utilise une astuce pour expliquer aux élèves
comment éviter la voix passive.

Entoure les verbes.
Ajoute « par les zombis »
après chacun d’entre eux.

Si les mots ont été dévorés
par ces morts-vivants avides de chair
alors, c’est la voix passive.

Je me demande si ces
sixièmes s’en souviendront
pendant les vacances d’été
quand ils passeront à pied
en rentrant chez eux
des parcs de Yellowstone ou Yosemite
devant les panneaux historiques
qui signalent le site d’un village indien

des désordres étaient tramés
après plusieurs attaques, l’armée fut dépêchée
le village fut rasé après l’escarmouche
Dont la population était surtout constituée de femmes et d’enfants

Roncier de passifs martelés
Gravés dans le bois —
Mains décharnées
perçant le sol sec
pour pincer le muscle
de leur jeune langue
bien rouge

Je parole

Longtemps taciturne ou aphasique
Aujourd’hui, je parole
Je parabole
Convaincu que seule une maison construite en pourparlers et parlements saura nous abriter

La guerre de Troie n’a jamais cessé

Nous souffrons de la persistence d’images et de faits
je ne saurais dire s’il s’agit de leur éternel retour
ou d’un temps qui ne s’écoule pas
collé à nous, dans lequel nous sommes englués
mouches sur un tortillon empoisonné

Nous souffrons du perpétuel recommencement
de drames antiques, comme si rien n’avait changé
comme s’ils étaient cloués dans notre chair
quoique nous nous démenions pour leur échapper
C’est le versant noir du mythe
un piège qui a refermé
ses dents sur nous

Une obscure obsession, une noire histoire d’intérêt
recommence sans cesse la guerre de Troie
la destruction de ses temples
le massacre de ses enfants et de ses femmes
Ô Polyxène, Cassandre, Astyanax
Andromaque, esclave dans la maison
de l’assassin des siens Continuer la lecture de « La guerre de Troie n’a jamais cessé »

Feu de forêt

Escarbilles, haleine brûlante
Flammes montent
Feuilles flétrissent
Rameaux flambent
Sève bout
siffle, crépite
Bois se fend
Écorce éclate

Au bûcher de l’incendie de forêt
nulle part où courir
Les arbres
assistent sans pouvoir bouger
à l’embrasement
au martyr des leurs
qui ardent
frémissent d’angoisse
assourdis par les
cris d’agonie muets

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Face au texte : Sculpter la prose

À Christophe Evette

Pourquoi est-ce que
je m’obstine
à comparer l’écriture
et la sculpture ?

Jeune, j’ai perdu du temps
à explorer  l’analogie
entre la poésie et l’orfèvrerie
mais il faut chercher plus loin
Le texte manque-t-il de relief ?
Je pense trop vite
pour bien penser

J’ai même écrit une fable :
Mousseron possédait une technique
d’écriture bien à lui
D’abord, il écrivait un roman
d’une taille épouvantable
à donner des sueurs froides aux éditeurs
puis, petit à petit
phrase à phrase
mot à mot
le réduisait.
Il biffait, il effaçait
des paragraphes
Des chapitres entiers disparaissaient
Arrivait le moment où
il ne restait plus qu’une phrase
Quel suspens dans cette phrase !
Quel merveilleux concentré de sens !
Puis il ne restait plus qu’un mot
Comme il faisait jouer toutes ses facettes !
Enfin, il égorgeait le dernier mot
d’une plume qui ne tremblait pas
le chant du cygne

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L’arbre qui parle, traduction d’un poème de Joy Harjo

Joy Harjo est née en 1951. Poétesse creek ou muskogee, elle a été élue poete laureate des États-Unis en 2019. En photo, un des arbres coudés qui, en Amérique du Nord, signalaient les chemins amérindiens.

Le poème en version originale : 
https://poets.org/poem/speaking-tree

L’arbre qui parle

J’ai fait un beau rêve où je dansais avec un arbre
—Sandra Cisneros

Sur cette terre certaines choses sont indicibles
La généalogie des cassures
Un vent timide qui soulève les feuilles après un massacre
Ou le parfum du café alors qu’il n’y a personne en vue
Certains humains disent que les arbres ne sont pas des êtres sensibles
Mais ils ne comprennent pas la poésie
Ils n’entendent pas davantage la chanson des arbres quand ils sont nourris par
La musique du vent ou de l’eau
Pas plus que leurs cris d’angoisse quand ils sont cassés ou dépossédés
Aujourd’hui, je suis une femme qui aspire à être un arbre, planté dans une terre humide et sombre
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Victoire du poirier

Photo de Mickaël Jézégou : Le monumental poirier de Keranfaro, Taulé, Finistère, sur le beau site des têtards arboricoles

Géant échevelé
surgi au détour d’un chemin
dans un vallon drômois
ou nain noueux et écailleux
dans mon jardin de Normandie

L’un Pyrus pyraster, sauvage et épineux
aigrin ou pérussier
aux fruits petits et âcres ?
arbre maudit selon les traités étrusques
L’autre Pyrus communis, domestique
arbre porte-chance des anciens
qui offre à l’automne
un dessert suave
cuisse-madame ou bon-chrétien ?

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Troène – amoureuse

Troène – amoureuse

Pourquoi ai-je dépassé si souvent
le troène aux belles feuilles
opposées, lancéolées, luisantes
sans le voir
lui, ni ses fruits noirs et toxiques
ni ses corolles virginales

Certes, sa hauteur ne dépasse guère
six ou huit pieds
on le rabat souvent
pour en faire des haies
mais c’est surtout
parce que j’ignorais son nom
que je ne le distinguais pas

Troène, nom germain
C’était ligustrum en latin
de ligus, « lien » ?
parce que la souplesse
de ses branches sombres
permettait de les tresser
Ou de Ligurie, obscurément
géographique ?

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Les noces d’Orient et d’Occident : platane

Platane de l’Aigle, photo Office du tourisme de l’Aigle, Emmanuel Boitier

Quoique Francis Ponge
et Paul Valéry lui
aient consacré
chacun un poème
devant le platane commun
j’ai hésité
tant il me paraissait banal
arbre d’alignement en somme
poussiéreux et sec

Écorce mouchetée
renouvelée par écailles
feuille coriace dessinée
comme celle de l’érable
hauteur majestueuse
Résistant à la mutilation
il survit même en moignon
et défie les polluants

Et puis comme toujours en cherchant
en feuilletant
ce qu’offrait à aimer
cet arbre des villes
places et bords de route
j’ai croisé tant d’affabulations
étonnantes
que j’aurais aimé
les raconter toutes Continuer la lecture de « Les noces d’Orient et d’Occident : platane »

Gloses sur le livre

Pour sortir des nuées où l’on rêve les livres plutôt qu’on les écrit, j’ai copié dans mon carnet trois définitions.

« Réunion de plusieurs cahiers de pages manuscrites ou imprimées » écrit simplement Littré, rappelant que certains sont manuscrits, une histoire du théâtre par exemple, et qu’il s’agit toujours de combiner ou de coudre.

Mais c’est un peu carré et sommaire et j’aurais souhaité quelque chose de plus libre, de plus ivre.

Où est le portulan, le journal de bord et naufrage, l’herbier exotique, la recension d’animaux fabuleux ou disparus ?

Paroles fantômes d’hommes plus souvent que de femmes, sagesses fortes et vieilles comme des alcools, mythes effrayants, sacrifices sanglants, voix dont les voyelles mêmes se sont évaporées.

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