Laurier sans couronne

Il faut rester
sous tes branches
pour sentir ce que tu sens
Ô laurier
écouter ce que tu contes
entendre si une nymphe
soupire dans ton feuillage luisant
tout bas
dans une langue secrète

Tenons-nous, toi et moi
loin du tintamarre assourdissant
des clairons, des trompettes
du fracas des glaives
des victoires militaires
des gloires à l’Antique
Plus près d’une vérité végétale ?

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Le chardon, lieu d’être

Un jeune chardon, crayon bic sur papier margé, Erolf Totort

Flore, le hasard
fait bien les choses
me propose
de m’attaquer non à la rose
mais au chardon
faut-il que je sois âne ou bouc
gencive dure et surtout langue râpeuse ?
Poète brut ?

Mais bon, je marche, je mâche
On peut compter sur moi
pour en faire toute une histoire
et poser, impudent crâneur
pour un portrait de l’artiste
non en bonnet d’âne
mais tenant un chardon
comme notre maître Albrecht Dürer

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Double entrevue avec un chêne


Visite de fin d’été

Supposons un rendez-vous
avec un voisin
qui ne quitte jamais son jardin
un ermite ascétique et cassant
un parent éloigné, têtu et taciturne
mais plus grand
mais plus vert
qui me survivra
certainement
Il faut marcher pour négocier
une rencontre
seul à seul
Comme il dort dehors
il est déjà là
et je suis en retard
Ses abords sont défendus
ronces, broussailles
toiles d’araignée
rejets, silex le ceignent
et le ravinement rugueux
de l’écorce n’encourage pas
les familiarités
Sur la colline cependant
sur un lit de cupules et de glands
des saisons précédentes
il me donne audience
et c’est à moi d’écouter
J’interromps pourtant
une conversation
un oiseau
dont je n’entrevois que le vol
me laisse la place
Son orchestre de feuilles joue
murmures, frôlements
frottements
Sans savoir ce qu’il a dit
j’ai oublié des lambeaux
de pensée
dans ses branches
des fumées de rêve
à sa cime

Visite de printemps

Midi printemps pinson
nid de pie poussé au chêne
pour guider la navigation
sur deux saisons
L’impression de solitude
est moindre
car un couple de mésanges
ébouriffées
coiffées d’un béret gris bleu
face peinte de traits sombres
comme Sioux
me surveillent
évasives acrobates
tiennent compagnie à l’arbre
sans jamais s’enfuir
Après un temps, j’apprends
elles y habitent un trou à leur taille
partout autour gonflent
au bout des branches
gros bourgeons enveloppés
d’une soie entre le violet le brun
Le soleil plus vif détaille
plaies et cicatrices
dont certaines bordées 
de bourrelets d’écorce
grande fraîcheur de l’ombre
encore
Mouches bourdonnent
Mon voisin presque immobile
un lézard vif dort
près d’un lierre mort
Je me sens moins malin
et peut-être plus fort
pas plus fort que lui
mais plus fort qu’hier
est-il possible que le chêne
plus indulgent
ait enfin accepté
d’ouvrir un peu
son penser
d’arbre

À lire de préférence sur deux colonnes, dans le sens qu’on veut

La question houx


Certes, il reste vert
en hiver
ilex aquifolium
et cela nous rassure
peut-être encore
sur le retour
des beaux jours

Mais une fois décrochées
les décorations de Noël
une fois passées les festivités
et les pâtisseries
que reste-il du houx ?
un cri dans la forêt
qppel ou avertissement
de bête nocturne

Entre en scène le coriace
chevalier vert
cuirassé de pointes
en sa jeunesse

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Étienne Jodelle « J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse »


D’Étienne Jodelle, dans Les Amours (1574)

J’aime le vert laurier, dont l’hiver ni la glace
N’effacent la verdeur en tout victorieuse,
Montrant l’éternité à jamais bien heureuse
Que le temps, ni la mort ne change ni efface.

J’aime du houx aussi la toujours verte face,
Les poignants aiguillons de sa feuille épineuse :
J’aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse
Qui le chêne ou le mur étroitement embrasse.

J’aime bien tous ces trois, qui toujours verts ressemblent
Aux pensers immortels, qui dedans moi s’assemblent,
De toi que nuit et jour idolâtre, j’adore :

Mais ma plaie, et pointure, et le Nœud qui me serre,
Est plus verte, et poignante, et plus étroit encore
Que n’est le vert laurier, ni le houx, ni le lierre.

Le pays de l’alisier

Alisier blanc © Parc national des Écrins
http://biodiversite.ecrins-parcnational.fr/espece/124306

Montant au col de Beauvoisin
En vue de la croix de Justin
Autre pays des merveilles
Essoufflé mais les yeux grand ouverts
Sur une pente buissonneuse
J’ai aimé
L’allant de jeunes arbres
L’élan vigoureux et désordonné
De leur tronc mince
Gris, tacheté
Moins appesanti
Que moi par la gravité

Comment ne pas admirer
Leurs faisceaux de fruits
Verts, orange ou rouges
Selon leur maturité
Et surtout la danse changeante
De leurs feuilles gauffrées
Argentées au verso ?

J’ignorais leur nom
Peut-être un sorbus
Genre fourre-tout
Ou un prunus inconnu ?
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Dans les yeuses

Feuilles du chêne de Dodone © musée archéologique d’Athènes

 

 

 

 

 

 

 

 

Là bas, jadis, au pays d’Épire
Barbare et mystérieux
Lointain, nordique et pluvieux
Du moins au yeux des Grecs
Dans le bruissement des ramures
D’un bois de chênes
On déchiffrait les paroles de Zeus
Le dieu assembleur des nuées
Et la légende de Dodone me fascine

Me mêlant de ce qui ne me regarde pas
Je me demande si les chênes
Nous observent
Quand leurs rameaux
Oscillent et chuchotent
Même sans vent

Serviteurs de l’oracle
Le Selles, ascètes méconnus
Vivaient pieds nus
Mal lavés, dit Homère
Ils dormaient à même le sol
Sans doute pour mieux
Comprendre les arbres
Mais on ne nous dit pas
S’ils rêvaient debout
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