Lire Le Dernier Stade de la soif de Frederick Exley

Lire Le Dernier Stade de la soif de Frederick Exley est une aventure étrange à laquelle j’ai failli renoncer. Le récit déroule une addiction incurable à l’alcool et au football américain, de nombreux séjours en clinique psychiatrique, y compris des traitements aussi violents qu’absurdes, dont l’insulinothérapie, qui repose sur des injections d’insuline pour priver brutalement l’organisme de sucre, ou des électrochocs.

Peu de thèmes m’indiffèrent autant que le football américain ou la fixation tout aussi américaine sur la figure du père, et certaines blessures narcissiques font l’objet d’un ressassement maladif que je trouve perturbant, mais la dimension épique de la révolte du narrateur contre tout le reste de ce qui fait les États-Unis, son insoumission chronique, ses échecs professionnels et amoureux volontaires, son désir désespéré de devenir un écrivain, et surtout d’extraordinaires portraits de personnalités ratées et magnifiques, asservies par leurs propres mensonges, l’athlétique et minuscule représentant de commerce Mister Blue ou le beau-frère Bumpy, ignare obsédé par une citation de Fitzgerald, transcendent toute réserve.

Laëtitia d’Ivan Jablonka ou la prétérition

Malgré ses qualités indéniables, il est bien possible que Laëtitia ou La Fin des hommes d’Ivan Jablonka repose essentiellement sur une seule figure de style, la prétérition, qui annonce qu’on va taire quelque chose pour fournir l’occasion de le dire. L’Oraison funèbre de Turenne de Fléchier en donne un exemple éclairant.

« N’attendez pas, Messieurs, que j’ouvre ici une scène tragique ; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l’a frappé ; que je fasse crier son sang comme celui d’Abel et que j’expose à vos yeux les tristes images de la Religion et de la Patrie éplorée. »

Quoique le texte s’en défende, rien ne nous est réellement épargné du massacre et du démembrement de la jeune fille. Moralement, la prétérition est aussi l’outil rhétorique du Tartuffe, celui qui s’exclame « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » et fait surgir dans l’espace du texte l’objet de sa convoitise en réclamant qu’on le cache.

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Édouard Schaelchli : Jean Giono, Le Non-Lieu imaginaire de la guerre

J’ai fait de cet immense travail une première lecture forcément hâtive sur un écran d’ordinateur, au cours de laquelle j’ai admiré le paradoxe manié comme outil fondamental de la pensée, une perspective neuve en matière de critique littéraire qui me fait penser au renversement apporté par les travaux de Pierre Bayard (Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, etc.), une prose profonde et ample, une nouvelle vision de l’œuvre de Giono, et une relecture importante de l’histoire intellectuelle d’avant et d’après-guerre. Comment lire aujourd’hui un texte farouchement pacifiste publié en 1938 ? Quelle est la nature du lien entre un texte et le moment de son écriture ? Que se passe-t-il si l’on décale le temps de la lecture, si on lit un texte daté à la lumière d’autres développements plus contemporains ? Lire est-il une affaire sérieuse ?
La Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix dont l’importance a longtemps été sous estimée par la critique se situe pourtant au pivot de l’œuvre de Giono, entre deux manières (ou deux périodes) celle du panthéisme provençal (ce résumé grossier est de moi), à laquelle succède, après guerre et après l’inscription (injustifiée) sur la liste noire des écrivains collaborateurs, celle d’un néo-sthendalisme d’une grande habileté.
En relisant plus posément les deux volumes parus chez Euredit, qui reproduisent l’intégralité de la thèse d’Édouard Schaelchli, j’ai mieux perçu les multiples dimensions de la Lettre, en effet chaque chapitre de cette réflexion semble en épuiser la lecture, alors qu’elle se renouvelle au chapitre suivant, qu’il s’agisse du déchiffrement du contexte historique, des contradictions fécondes qu’elle présente (une lettre qui parle, une lettre écrite à ceux qui ne lisent pas, une lettre qui veut être un acte et non un texte), ou des diverses formes de dédoublement qu’elle initie. Plus qu’aucun autre, ce travail met l’accent sur le texte comme un véritable espace, espace de tensions, du moins est-ce ainsi que je le perçois, où un acte tente de se produire, et dont l’enjeu est efficacement éclairé par des références croisées et opposées, d’une part à Charles Péguy et d’autre part à Maurice Blanchot, et par quelques éléments biographiques choisis avec beaucoup de pertinence.
Enfin, le point d’où parle, d’où écrit Édouard Schaelchli, une position résolument décroissante, résolument favorable au retour à la terre, farouchement hostile à l’aliénation par les machines, ne fait pas l’objet de justification. C’est simplement le point fixe sur lequel il appuie sa pensée. Et cette assurance qui sert de base à son travail nous fait du bien.

41f98eqxgdlJean Giono. Le non-lieu imaginaire de la guerre
Une lecture de l’œuvre de Giono à la lumière de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix

Edouard Schaelchli

Date de parution : 1er octobre 2016
Editis
ISBN : 978-2-84830-211-9
16 x 24 cm
dos carré collé
2 vol. : 348 + 566 pages

PRÉSENTATION DE L’ÉDITEUR
C’est en partant de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, et comme à travers elle, que cet ouvrage s’efforce d’élucider le « problème Giono » et d’échafauder une interprétation d’ensemble d’une œuvre qui, dans sa pluralité essentielle, ne cesse de dérouter la critique.
Il s’agit d’abord de lire cette Lettre trop souvent considérée comme un opuscule de circonstance, afin d’y puiser, en même temps que la force d’un message de paix, l’incertitude profonde d’une pensée qui s’enracine dans la crise qui conduisit Giono à l’espèce de folie à l’œuvre dans son action de pacifiste intégral, culminant dans le moment crucial de 1938. Il s’agit aussi et surtout de comprendre dans quelle mesure tout Giono ou le tout de Giono ne cesse de se construire à partir de ce point aveugle de son œuvre où, prenant conscience de ses contradictions, l’écrivain s’efforça de rendre la guerre impossible à tout jamais : moment de tension extrême que nous ne pouvons contempler sans nous sentir menacés des mêmes démons, et tributaires des mêmes contradictions.
Longtemps éclipsé par d’autres figures de la modernité – Blanchot, Camus, Sartre, Bataille –, Giono se dresse devant nous, comme un Sphynx, au seuil d’une post-modernité où les conséquences des grands événements du XXe siècle nous obligent à renouer avec « les inquiétudes » de Péguy – à réapprendre à lire des textes que l’Histoire, malgré son ironie, n’a pas tout à fait rendus illisibles.

Présentation de la thèse :http://www.theses.fr/2016BOR30002

Je viens enfin de recevoir Jean Giono, pour une révolution à hauteur d’homme d’Édouard Schaelchli

La préface d’Édouard Schaelchli, claire et pédagogique, les textes de Giono savamment choisis et gradués montrent bien quel chemin paradoxal et étroit il faudra suivre pour trouver une issue au labyrinthe dans lequel nous nous sommes enfermés. Rien de moins que de franchir un pont aigu et mince, comme celui de l’épée que passa jadis Lancelot.
Et je trouve admirable de choisir comme guide Giono, qui s’est parfois trompé d’époque et parfois fourvoyé.

Au théâtre, Glorieux, Glorieuses

Ce spectacle de la compagnie des Anges Mi-Chus, mis en scène et conçu par Anne Carrard, est divisé en deux tableaux ou plutôt deux actes. Le premier est joué par Benoît Hamelin et Maximilien Neujahr, le second par Pauline de Coulhac et Raphaële Trugnan, en compagnie d’une sorte d’échafaud, ou d’échafaudage de métal qui constitue l’unique décor, et qui se fait tour de guet, autel pour sacrifice, bureau ou pont de navire, à moins que ce ne soit une jetée ou un poteau téléphonique. Les protagonistes du couple féminin et du couple masculin sont parfaitement complémentaires, avec des présences physiques, des attitudes qui leur permettent d’incarner des personnages merveilleusement présents et distinctifs.

Si les activités répétitives des deux duos apparaissent d’abord comme une de ces tâches absurdes et comiques que nous impose le quotidien, auxquelles nous feignons d’attacher de l’importance, en quoi la vie paraît s’inspirer d’une pièce de Beckett, détail par détail, touche par touche une tragédie se dessine.
Les hommes jouent à échanger des messages secrets au téléphone, puis s’amusent à la guerre, tandis que les femmes jouent à attendre un retour, s’efforçant de vivre entre temps, rêvant autour de livres, dont l’un raconterait une vie alternative du bouillant d’Achille en danseur de tchatchatcha.

Cela paraît léger, absurde, mais ce petit monde obsédé par des rituels baroques, drôles et émouvants, qui danse, qui chante, qui mime, qui se querelle comme un Lucky et un Pozzo dans les bureaux d’une DGSE fantaisiste et dérisoire, est guetté par la tragédie. L’ennemi viendra, il y aura des morts, la menace pèse comme une certitude. On sacrifiera forcément une femme sur l’autel de la guerre. Le catalogue des vaisseaux de l’Iliade, le fragment de l’Hécube de Sophocle viennent confirmer ce dont le spectateur commençait à se douter : il s’agit finalement d’une tragédie.

Cependant, aucun mode d’emploi ne vous est livré, le spectacle prend le risque de faire confiance à l’intelligence et à la culture d’un spectateur, emporté dans un succession de fragments délicieux et comiques, entre des tourbillons de fumée ou de poussière : les énigmatiques appels téléphoniques, la liste des différentes sortes de morts rangées par thème (les morts « liquides », les morts « piquantes » etc.). Et l’emploi de la chanson « Stagger Lee » de Nick Cave, je ne vous dis que ça !

Glorieuses – le clip from Jul on Vimeo.

Un spectacle d’après Henri Michaux ?

Je vous écris d’un pays lointain
la cie passages vous invite à découvrir:
« je vous écris d’un pays lointain »
petite forme spectaculaire et apicole d’ombres et de bougie,
inspirée par le poème éponyme de Henri MICHAUX
réalisé par Sabine Rosnay et Violaine Roméas
avec la musique de Hervé Bourde à la flûte alto

Un miracle assurément, non pas misérable, mais ténu.
De ce spectacle, on dira seulement que son charme tient pour beaucoup à son dépouillement et à son extrême fragilité. La flûte, le cadre de bois vraisemblablement tiré d’une ruche, l’écran de papier calque sur lequel de simples hiéroglyphes sont tracés, la flamme du tronçon de bougie qui vacille, tout est d’une extrême délicatesse, tout est dangereusement frêle et c’est précisément là qu’est l’enchantement. On assiste à un spectacle qu’un rien, craint-on, suffirait à renverser et à réduire à néant. La voix de la diseuse, elle-même, est discrète et le spectacle se vit dans une tension que suscite la peur de le voir disparaître. Et pourtant, il est là, il vit, souvent nostalgique, parfois drôle. Et ces lettres adressées de très loin, de trop loin sans doute pour que celle qui écrit revoie jamais leur destinataire, tracent une expérience philosophique qui est à nos yeux l’expérience par excellence, celle qui porte un regard autre, un regard étranger sur nos réalités les plus quotidiennes, feuilles, nuées, mer, soupirs, qui ressuscite la peur, l’embarras, le vertige qu’elles peuvent provoquer la première fois qu’on est en contact avec elles. Parce que réellement le monde est autre, et surprenant, ce que seules l’habitude ou la lassitude font oublier. Au delà de la science et de ses computations, au delà de nos perceptions inexactes s’étend le continent infiniment obscur de la réalité. Et Henri Michaux est un guide sans pareil, quand il est question de perdre ses certitudes.
En plus de cette dimension philosophique, le travail de la compagnie passages restitue également la part de l’intime et de l’affectif de cette correspondance à une seule voix, qui se construit d’ailleurs au fur et à mesure, puisqu’au départ la femme qui parle « dit » et qu’à la fin seulement il est écrit qu’elle « écrit ». On sent bien que les retrouvailles qu’elle espère risquent de n’avoir jamais lieu, elle écrit d’un pays si lointain, où, à suivre le texte, il semble que ne vivent que des femmes, qu’on se demande s’il ne se trouve pas au-delà du fleuve que personne ne peut traverser plus d’une fois.
L’idée de confier à chaque spectateur un fragment de poème dans une enveloppe, pour qu’il l’envoie à un autre des spectateurs prolonge heureusement la correspondance dans son au-delà, celui de la vie quotidienne.

Au dernière nouvelle, le flutiste va laisser place à un violoncelliste… Le mystère persiste.

Compagnie Passages
«Le Champ-Feuillet»
72400  Avézé
Tél. : 02 43 71 87 49//01 43 49 40 87
Fax :
Email :violaine.romeas@laposte.net

Actualité de Rollerball de Norman Jewison (1975)

Dans ce curieux film américain avec James Caan, tout à la fois voyeur et dénonciateur du voyeurisme, ce qui semble être une constante du cinéma, tous les livres ont disparu, parce qu’ils ont été numérisés ou mieux résumés sur des ordinateurs. À la suite d’une panne, cependant, tout le XIIIe siècle a été perdu. L’informaticien en chef l’avoue avec candeur, d’ailleurs ce n’est pas très grave, explique-t-il, car le XIIIe siècle n’était pas très intéressant, seulement quelques papes pervers et Dante…
J’ai parfois très peur de la panne d’électricité !