Vie et aventures de Valentin L***

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Photographie de Serge-Philippe Lecourt

J’ai plusieurs fois rencontré dans l’Orne de vieux paysans dont la dignité, la pudeur et l’ironie me faisaient irrésistiblement penser aux lords anglais des romans de ma jeunesse. Valentin L*** était l’un d’entre eux. Un jour, il m’a raconté sa vie pour que je la note, parce qu’il craignait que ses arrière-petits-enfants n’en sachent rien. Le récit a été transmis, en voici une version légèrement modifiée.

Fils de Gaston et Lucille L***, issu d’une famille installée depuis très longtemps dans les environs de L*** (Orne), Valentin était un petit garçon tout blond. Ses parents se sont séparés quand il avait deux ans et demi, ce qui était peu courant à l’époque, et le tribunal a décidé qu’il vivrait chez son père. Celui-ci l’a confié à un couple de cousins, Gustave et Juliette D***, qui habitaient une modeste ferme en campagne, près de L***. Si Valentin voyait assez souvent son père qui habitait les environs, il voyait moins sa mère, qui avait déménagé du côté de l’Aigle. Au bout d’un temps, les D***, qui n’avaient pas d’autre enfant, ont fini par l’adopter. Pour aller à l’école, il faisait trois kilomètres à travers champs, jusqu’au village. En hiver, il apportait une bûche pour le poêle à bois qui chauffait la classe, tenue par l’instituteur M. Hocet. L’école de garçons comportait quarante-cinq élèves, l’école de filles à peu près autant. Une bêtise dont il se souvient : un jour, il a grimpé à un arbre pour voler des ce­rises. Avec des camarades, il jouait à attraper des hanne­tons, à les attacher par une patte à bâton et à les faire tourner. Continuer la lecture de « Vie et aventures de Valentin L*** »

Épine noire, épine blanche

Après la disparition du givre
Quelle nouvelle floraison
Accroche aux branches
Les mousselines immaculées
D’un nouveau printemps ?

 

 

Épine noire, épine blanche
Mon cœur balance

L’épine noire du prunellier
Est la première à fleurir
L’épine blanche
Ou aubépine
Est la plus parfumée

Elles fleurissent
Sur les deux versants de l’imagination
Aux deux versants d’avril
Prunellier en mars
Et aubépine en mai

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« 38 » un poème de Layli Long Soldier

Personne ne me l’a demandé, mais par sympathie, par révolte, par nervosité, par curiosité, j’ai traduit ce poème épique, drôle et triste de Layli Long Soldier sur les Dakota 38, dont l’original anglais se trouve ici, dans l’excellente revue Mud City JournalPar hasard il rappelle les événements d’un 26 décembre.

 

 

Ici, la phrase sera respectée.

Je composerai chaque phrase avec soin, conservant à l’esprit ce que les règles de l’écriture édictent.

Par exemple, toutes les phrases commenceront par une majuscule.

Toutes les sentences commenceront par une capitale.

De même, l’histoire dans la phrase recevra les honneurs d’une ponctuation appropriée en son extrémité, un point ou un point d’interrogation qui marquera l’accomplissement (temporaire) d’une idée.

De même l’histoire de la sentence…

Il vous importe peut-être de savoir que je ne considère pas ceci comme une « création ».

En d’autres mots, à mes yeux, il ne s’agit pas d’un poème inspiré ou d’une œuvre de fiction.

D’ailleurs, on n’y théâtralisera pas les événements historiques pour les rendre passionnants.

Donc, ma responsabilité s’exerce surtout sur la phrase, sur son ordre, elle qui convoie la pensée.

Ces préalables achevés, je commence :

Il est possible qu’on vous ait déjà parlé des 38 Dakotas.

Si c’est la première fois qu’on vous en parle, vous vous demandez sans doute, que sont les « 38 Dakotas » ? Continuer la lecture de « « 38 » un poème de Layli Long Soldier »

Ron Padgett et l’absence de la Bastille

La Bastille
La première fois que j’ai visité Paris
Je suis allé à l’endroit où la Bastille
s’était dressée, et bien que
J’y aie vu la colonne
J’étais trop conscient que
La Bastille n’y était pas :
Je n’ai pas su comment
Voir la vacuité.
Quand les gens vont voir
Les Twin Towers disparues
Ils semblent apprécier de ressentir
Le manque de quelque chose
Je n’aime pas être conscient
Que ma mère n’existe
Plus ou le sentiment d’en
Être conscient. Pardonnez-moi
De comparer ma mère
À un vaste édifice. Et aussi
De parler d’absence.
Le ciel rouge et noir
Au-dessus des toits
S’assombrit et les habitants
Se hâtent vers chez eux pour dîner.
J’espère vous revoir bientôt.
Ron Padgett, Nine Poems, in Jacket Magazine.
L’original anglais : Jackett Magazine.

La métaphysique du mot entrevue par un idiot

Un jour le mot a échappé à la voix
Un jour le mot s’est coupé de la voix
S’est tu
Couché sur une feuille d’écorce
Couché sur une tablette d’argile
Imprimé
A dit mot sans que personne ne parle
Un jour le mot s’est séparé de la présence
Le mot a déserté le théâtre de la parole et du corps
S’est extrait du rythme et du chant
Soudain le mot
Message d’un absent à un absent
Signe d’absence
Impression de son
Voix fantôme
Voix sans chair
Définitif, permanent, le mot
Griffé dans le papier
Incisé dans la pierre
Tracé effrayant, rune menaçante
Sur la borne, sur l’arbre, à la frontière
Un jour le mot a volé comme une flèche
A navigué, autres temps autres lieux
Un jour le mot s’est coupé de la voix et du souffle
S’est coupé de la vérité du corps
S’est désincarné
Bandelettes et momies
A ouvert des abîmes d’absence
A murmuré des mensonges
Un jour le mot a mué, est devenu étranger à son ancien corps
L’a quitté comme on quitte une chrysalide
Un jour le mot est devenu écriture
Un jour le mot est devenu bibliothèque
Un jour le mot est devenu le parler des morts
Plus encore que celui des vivants