Au pied du palmier

À n’avoir vu que des palmiers en pot
Déracinés comme au zoo
Enfermés sous le verre
Au jardin des Plantes
Dans la grande serre
Ou décorant de grands édifices
Dispersés en Bretagne ou à Nice
Je n’avais rien vu du tout
Jusqu’à, la cinquantaine passée,
Aux oasis ayant zigzagué
De Biskra à Tolga
De M’chounech à Sidi Okba
De Sidi Masmoudi à Gartah
Le long des séguias d’eau vive
Car le palmier est un monde
Et une civilisation

S’il pousse ses palmes jusqu’à trente mètres de hauteur
Il commence grand comme une main
Son secret serait proche du nôtre
Nous enseigne l’étymologie
La datte, latin dactylus, grec dactulos
Est comme le doigt et son os
La palme, du latin palma, comme la paume

Son nom savant
Depuis dix-sept cent trente-quatre
Est Phoenix dactylifera
Phénix porte-doigts
Phénix parce qu’il survit aux incendies ?
Ou parce qu’il serait venu de Phénicie
Dans les bagages
Des fondateurs de Carthage ?
Il suffit d’un noyau dans la poche

Chez les païens ses paumes, ses palmes
Abritaient une déesse nourricière
À Délos, il soutint Létô
Accouchant des jumeaux
Apollon et Artémis

Enfin, dit-on, il rendit des forces
À la Vierge Marie
Épuisée et découragée
Avec son enfant bizarre
En lui offrant son ombrage
Et une poignée de dattes

Cet aîné préhistorique
Serait un oncle bienveillant
Et une vénérable tradition
Raconte qu’il fut modelé
Avec la même argile qu’Adam
Pour lui servir de tente
Quand l’homme errait ébloui
Tout fraîchement débarqué

J’aime savoir que le palmier
Auquel le Prophète s’appuyait
Quand il prêchait
Se mit à pleurer quand il s’éloigna
Et qu’il revint appuyer sa main
Sur l’écorce pour le consoler

Son tronc ou plutôt son stipe
Égal en diamètre de haut en bas
L’ombre géométrique projetée par ses palmes
Lui donnent une netteté formelle
Et architecturale
Hyéroglyphique
Qui soutint mainte mosquée
Mainte maison de terre crue
Ou forteresse du désert

Puis des hommes ont inventé l’oasis
À la périphérie, plantons des palmiers dattiers
Suffisamment serrés.
Herbes préhistoriques
Plus résistantes que les arbres
Elles fourniront l’ombre,
Fixeront le terrain
Offriront un jus laiteux, capiteux
Et surtout des fruits savoureux
Révérence aux dattes
Salaires de la peine
Délices de la rupture du jeûne
Premier baiser à la bouche
Du nouveau-né
Cadeaux pour la fiancée

Leurs palmes se tressent
Deviennent vannerie, toiture, enclos
La tige sert à la charpente
Piliers et poutres de palmier
Les épines à épingler ou à coudre
Le noyau peut être donné
Aux animaux, une fois broyé
Ou servir de perles au chapelet

Leur ombrage crée un climat
Favorable aux cultures,
Abrite du vent, de l’érosion
De l’ardeur du soleil
Et ralentit l’évaporation.

Sous sa haute protection
Disposons une deuxième plantation,
Plus basse, de grenadiers, orangers, citronniers
Ou bien figuiers, abricotiers,
Ce que vous voulez

Et puis au sol enfin
Intimement protégé
Tout un potager en carré
Oignon, tomate, piment,
Courgette, carotte,
Ou même céréales.

À côté, élevons, je ne sais pas,
Quelques chèvres, un âne
Pour la fumure.

Bref, le jardin dans le désert
Le paradis au milieu des sables

Il n’a survécu qu’irrigué
Par un réseau patient, équilibré
Et surtout entretenu
Par des hommes et des femmes,
À même de travailler ensemble
De partager équitablement l’eau
De vivre sobrement

Hélas ce monde semble en voie de disparition
Le sel remonte des fonds
Et les nappes d’eaux fossiles s’épuisent

Pour griffonner ce poème
Comme le phoeniculteur
J’ai bien grimpé cinq fois au palmier
Au risque de dégringoler
Et de m’estropier
Cela arrive
À trop d’enfants des oasis

Il faut féconder les fleurs
Éclaircir les régimes
Tailler les palmes mortes
Cueillir les fruits
Au goût de miel

Sans mériter qu’on pose des palmes
Sous nos pieds pour les garantir
De la poussière
Sans prétendre à la palme
Du martyr ou de la victoire
Ni aux palmes académiques

email

Laisser un commentaire